Christophe Roumier : Un bon vigneron n’est pas celui qui se met la tête dans les étoiles !

Aux commandes du domaine Georges Roumier à Chambolle-Musigny, Christophe Roumier a emmagasiné plus de 35 ans d’expérience auprès des plus grands terroirs bourguignons : Musigny, Bonnes-Mares, Amoureuses, etc. Il revient sur son parcours et les changements profonds qu’a connu la Bourgogne pendant cette période.

 

Christophe Roumier à la tête d'un domaine "culte" à Chambolle-Musigny. LG
Christophe Roumier à la tête d'un domaine "culte" à Chambolle-Musigny. LG

Vous êtes arrivé au domaine familial en 1981, à une époque charnière pour la région. Dans quelles circonstances avez-vous vécu vos débuts ?
Je suis arrivé au domaine comme simple apprenti. Payer un salaire de plus était difficile pour mon père Jean-Marie. On ne gagnait pas bien sa vie et je n’avais effectivement pas ma place ici. Auparavant, j’avais simplement travaillé l’été dans les vignes avec mon père. Il m’a dit : je ne peux pas te donner un salaire, je te prends comme stagiaire. Je sortais du service militaire, avec mon diplôme d’œnologue en poche.


La reprise du domaine s’annonçait donc difficile…
C’était plus facile de reprendre un domaine à cette époque qu’aujourd’hui vu les prix des vignes. Plus facile aussi de « s’individualiser ». En même temps, les risques étaient plus importants car notre viticulture n’était pas très stable. C’était la fin des errances des années 1960-1970 et les vignes étaient encore sous le coup des engrais, des abus de la chimie.


C’était l’époque des apports de potasse pour produire davantage ?
La potasse c’était plus ancien : les années 1960. La plupart des domaines qui recherchaient un certain niveau de qualité avaient déjà arrêté la potasse dans les années 1980. Il y en avait dans les sols, toujours aujourd’hui d’ailleurs, mais le frein avait été mis depuis longtemps. Je crois surtout qu’à l’époque personne ne s’imaginait que l’on puisse faire du vin cher. Dans l’esprit de mon père en tout cas ce n’était pas ça. Et beaucoup dans sa génération pensait de cette façon. Le vin devait être à un prix raisonnable. La qualité c’était bien, mais ce n’était l’objectif premier. Il fallait du rendement pour que l’on puisse vendre à des prix abordables. On vécu dans les années 1980 cette époque charnière, vous l’avez-dit, où l’état d’esprit a changé : on peut gagner sa vie sans produire beaucoup mais en produisant très bon.


Est-ce vous qui avez amené cet état d’esprit au domaine ?
Au domaine, oui, je veux bien le revendiquer. Mais dans la région nous étions plusieurs à adopter ces idées. Il y a eu des initiateurs, je pense à des personnes de ma génération comme Dominique Lafon, Patrick Bize, Etienne Grivot, etc. On avait pas mal réfléchi aux évolutions. J’avais comme mentor Gérard Potel (Domaine de la Pousse d’Or, Volnay), que j’aimais beaucoup. Il avait déjà réfléchi aux évolutions qualitatives. Je pense aussi à Jacques Seysses (Domaine Dujac à Morey-Saint-Denis) qui a toujours fait de très beaux vins. J’avais aussi comme mentor Jacques d’Angerville (domaine d’Angerville à Volnay). C’était quelqu’un de réfléchi et de sage, qui a marqué son époque, prêt à aborder d’autres concepts de viticulture. Henri Jayer (Vosne-Romanée) a influencé aussi beaucoup de jeunes sur l’importance de l’élevage, de la vinification et bien-sûr la maitrise des rendements qui était son leitmotiv. Je l’entends encore le dire avec son accent…  Nous n’avons pas tous pris les mêmes pistes : Henri Jayer était pour l’égrappage total alors que ce n’était pas le cas de Jacques Seysses. Mais c’est évident, nous n’avons rien inventé…


Il semble donc que les problèmes de transmissions se posent quel que soit l’époque ?
Reprendre aujourd’hui un domaine peut-être grisant : je veux faire de bons vins, etc. D’accord, tout est possible mais financièrement c’est lourd. A mon époque il était plus facile de se jeter dans la bataille mais le risque était important. Les circonstances ont joué en ma faveur car un de mes oncles vendait ses parts du domaine. J’ai emprunté et en 1983 j’ai racheté. Je suis devenu associé. Du coup mon père a été un peu obligé de me prendre avec lui. Quelques années plus tard un autre de mes oncles a voulu vendre. Petit à petit, je me suis installé alors que ce n’était pas tout à fait tracé comme cela au départ. Aujourd’hui, nous réfléchissons déjà à la transmission suivante.


Finalement, la collaboration avec votre père s’est bien passée ?

La collaboration père-fils n’est jamais tout à fait simple dans une entreprise. Le fils reprend en disant j’ai envie de faire différemment, on casse un peu le moule…


Vous disiez avoir pris un chemin assez différent d’un de vos mentors Gérard Potel. Comme cela s’est-il traduit ?
Il fallait surtout retenir l’idée selon laquelle la qualité doit passer par une maitrise des rendements. Cette qualité permettait d’augmenter les prix, donc la rentabilité du domaine. Finalement, en baissant les rendements on arrivait à mieux gagner sa vie parce qu’on faisait un meilleur produit, plus valorisable. Gérard Potel a pris des options en vinification que je n’ai pas forcément adoptées. J’ai été davantage influencé par Henri Jayer de ce côté. Tout en ayant mon approche personnelle : Henri Jayer égrappait tout, moi je n’ai jamais voulu tout égrapper. J'ai fait un peu du Jacques Seysses et du Heni Jayer mélangé…


Vous parlez de "philosophie" plutôt que "style"…
Je ne sais pas. On nous fait dire des choses (rires)… A la base nous ne sommes que des viticulteurs. C’est tout. Il ne faut pas délirer sur les termes, la poésie et l’intellect mal placés. On a fait des vignerons des vedettes, des stars. Il faut arrêter, même si j’ai du respect pour les gens qui ont une vision. En étant relativement cohérent et logique, de la plantation d’une vigne jusqu’à la bouteille, il y a moyen de faire très bon effectivement. C’est comme cela que se reconnait un bon vigneron. Ce n’est pas celui qui se met la tête dans les étoiles. Il y a parfois un manque de modestie dans ce milieu. C’est peut-être votre faute à vous, journalistes. Vous voulez trouver du sensationnel chez chacun alors qu’il n’y en a pas forcément.


Ce manque de modestie serait-il pour vous lié à une génération qui n’a pas connu ces périodes difficiles ?
Les années en déficit, je sais ce que c’est. L’endettement du domaine à une époque était colossal. Ce n’est pas vieux. Je ne me suis jamais posé la question en terme de génération. Le vin est devenu un produit que tout le monde prise, valorise d’une façon ou d’une autre. C’est gratifiant que tout le monde parle de votre produit, de voir les prix des vins dans les salles de vente. Mais c’est aussi vite fait de partir sur des pistes erronées. Le manque de modestie n’est finalement pas très grave si les gens continuent à faire bon.


Il serait tout de même important que la réputation accueillante, conviviale, de la région perdure ?
Ah oui ! L’accueil c’est encore autre chose. Effectivement, il en prend un coup. Il n’est plus compatible avec ce qu’est le passionné, la clientèle, d’aujourd’hui. On ne peut pas recevoir tout ceux qui le souhaiteraient ou seraient en mesure de visiter les caves. On ne peut plus prendre ce temps là malheureusement.


Revenons à vos débuts. Comment se sont mises en place vos idées malgré les divergences avec votre père ?
C’était une bataille sympathique. Quant un jeune débarque avec des idées nouvelles il s’imagine être un génie créatif. Je suis passé par cette phase là avant de me dire qu’on n’est pas plus intelligent que ceux qui nous ont précédés. En croyant faire du nouveau on ne répète souvent que des choses déjà faites.


Vous étiez tout même mieux formé que votre père ?
Mon père n’a jamais fait d’études. Par contre, il avait un bon sens paysan. Je ne peux pas le blâmer de certaines erreurs avec les influences de son époque. A sa place cela me serait arrivé aussi bien.


Pour vous la principale évolution du domaine Georges Roumier c’est finalement d’avoir levé le pied sur la chimie ?
Oui, c’est cela. Nous nous sommes orientés vers la viticulture biologique mais nous ne pouvons pas dire que nous sommes en bio car nous n’avons pas de certification. Dans un premier temps nous avons abandonné les fertilisants, avec une gestion parcelle par parcelle, et sans oublier qu’il faut entretenir la vigne. Puis ça été l’arrêt des herbicides en 1989. Avec le GEST (groupement d’études et de suivi des terroirs), nous avons vraiment changé de tournure d’esprit (lire aussi ici). Nous nous sommes ouverts à un autre concept agricole. Les rendements ont baissé, presque trop… Le travail du cep est également important : la taille, l’évasivage. On a commencé à parler des « vendanges vertes » dans les années 1980. Je pense que j’ai été parmi les premiers ici à en faire. C’était un palliatif en attendant que les problèmes de vigueur se règlent. On a commencé à avoir des raisins mûrs tous les ans à partir de 1985. Par notre travail et aussi l’évolution du climat. Je ne sais pas lequel de ces paramètres prime.


Le millésime 1985 est donc une véritable charnière pour vous ?
Oui. Les 1985 c’est le même type de vins que l’on fait aujourd’hui. Ce millésime a permis de valider qu’avec un fruit mûr on fait un meilleur vin. Et si le fruit est mûr c’est parce qu’on a moins produit dans les vignes. Cette logique a commencé à être payante à partir de ce millésime là. Mon père, un peu sceptique à cette époque, a pu constater que cela marchait bien. La Bourgogne a commencé à sortir du brouillard grâce un millésime comme celui-là. Sur le plan du commerce, l’Asie s’est ouverte au vin par la suite. Même à l’échelle européenne, des pays comme l’Italie, l’Espagne, sont devenus importateurs de vins. Nous avons connu une mondialisation qui nous a rendu moins dépendant des affres d’une économie principale comme pouvait l’être celle des États-Unis.


Le Japon a été très tôt l’une vos destinations fortes. Comment l’expliquez-vous ?
Pour le Japon cela a commencé en 1988-89. Le domaine y est "culte" mais je ne sais pas pourquoi. Cela me trouble. Quand je questionne les japonais, on me parle de ce goût, le fameux Umami (ndlr : l'une des cinq saveurs de base avec le sucré, l’acide, l’amère et le salé mais qui n’est pas traduit dans la culture occidentale). Mes vins ne sont pas toujours faciles. Je n’ai jamais cherché à aller dans le fruit ni à boiser excessivement. Je n’ai jamais fait des vins faciles et je me suis toujours demandé pourquoi les gens les aimaient. Je peux juste dire : c’est tant mieux. Les japonais aime ce côté artisanal, original, fait à petit échelle. Est-ce cela qui leur a plu ? Si vous avez la réponse… C’est peut-être grâce à mon importateur qui fait un travail très maitrisé, c’était l’un des premiers à faire attention à ce que l’enlèvement se fasse en camion réfrigéré, sans rupture. Tout ce soin à peut-être construit notre image sans que l’on s’en aperçoive. Les japonais sont très marques.

   
Votre appellation y est peut-être aussi pour quelque chose ?
Chambolle peut leur correspondre avec cette énergie et cette finesse dans les vins. La gastronomie japonaise s’accorde bien avec ces vins.


Vous dites, comme beaucoup d’autres producteurs, avoir probablement eu une phase un peu trop extractive en vinification dans les années 1990. Comment l’expliquez-vous ?
On avait de si beaux fruits par rapport à ce qu’on voyait dans les années 1980. On se disait : il faut sortir tout ce qu’il y a dans les fruits. Mais en réalité on y est allé un peu fort. Je ne ferais pas de la même manière certains millésimes. Mais s’il y a un "style" au domaine il n’a pas tant changé. Nous avons été relativement constants. Quand je repense à 1982, 1983, je me dis que c’est un peu le même type de travail que nous faisons aujourd'hui. On met un peu plus de raisins entiers parce que j’ai compris comment on s’en sert... Mais je ne sais pas si je ferais mieux aujourd'hui un 84, millésime difficile. Par contre, je sais que j’extrairais moins mes 1990 ou 91, 93. J’ai été un peu plus sage par la suite...

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Commentaires: 3
  • #1

    Sylvain Pitiot (vendredi, 02 février 2018 08:38)

    Excellent interview d’un vigneron exceptionnel qui, malgré sa grande notoriété, n’a jamais perdu un contact très étroit avec ses vignes. Il est un vigneron dans sa vigne comme de grands chefs cuisiniers savent qu’il ne faut jamais s'éloigner de leurs fourneaux.
    Quand j’ai pris la direction du Clos de Tart en 1996, il est venu me voir avant les vendanges pour m’encourager à ne pas vendanger trop tôt, à attendre une meilleure maturité des raisins malgré le risque de cette attente. Il m’a donné quelques conseils avec beaucoup d’humilité et de délicatesse. Je n’ai jamais oublié cela.
    Un grand bonhomme ce Christophe Roumier !

  • #2

    JL CHAUVET (vendredi, 02 février 2018 14:11)

    La dimension originale du vin réside dans sa capacité à susciter une émotion dépassant le seul plaisir gustatif, si abouti soit-il, très probablement avec l'action conjointe d'éléments environnementaux, qu'ils soient humains et alors individuels ou de groupe mais aussi climatiques, d'ambiance ou purement contextuels. Cette identité passe le plus souvent par la parole échangée et s'en couper, comme le concède Christophe ROUMIER "qui ne peut plus prendre ce temps là..." revient à nier l'existence de ceux auxquels ces flacons sont destinés et je ne parle évidemment pas des acheteurs qui assurent aux bouteilles des tours du monde des salles de vente aux enchères, avec 30% de plus-value à chaque révolution.
    Heureusement pour le domaine, il y aura sans doute encore longtemps assez de monde qui voudra accéder à quelques bouteilles pour savoir si tout ce qui en est dit assez justement repose bien sur un fond de vérité. Mais les "amateurs", au sens premier de ceux qui aiment, s'en sont détournés depuis longtemps, déjà dès l'époque presque lointaine où une augmentation brutale des tarifs peinait à rattraper les cours mirobolants des marchés parallèles.

  • #3

    Daniel Johnnes (samedi, 03 février 2018 00:52)

    L'humilté et honnêteté de Christophe Roumier se traduisent dans l'expression de ses vins. Des vins honnêtes. Je connais Christophe depuis a peu pres 30 ans et malgré la notoriete du Domaine et la personne il a gardé la tête sur les épaules.

    Merci Christophe.

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