Vincent Lebègue : « Jules Chauvet a fait des quantités de découvertes signifiantes ».

Vincent Lebègue, artiste multi-facettes et apprenti vigneron, consacre une pièce de théâtre à Jules Chauvet, père de vins dits « naturels ». Il évoque la vie et l’œuvre, plus actuelle que jamais, du Professeur Tournesol du vin.

Vincent Lebègue a mis en scène la réflexion de Jules Chauvet.
Vincent Lebègue a mis en scène la réflexion de Jules Chauvet.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous pencher sur Jules Chauvet, celui qu’on présente souvent comme le père des vins dits « nature » ?

J’ai fait des études de viticulture à la Viti à Beaune (ndlr : Lycée viticole). C’était à l’époque la seule école qui à ma connaissance proposait une option viticulture biologique ou biodynamie. Des aspects qui m’intéressaient plus particulièrement. Malgré cela, le centre de documentation était très pauvre sur le sujet. Il n’y avait rien du tout concernant Jules Chauvet alors que j’avais entendu parler de lui régulièrement en m’intéressant aux vins sans sulfite ajouté, en particulier en discutant avec Pierre Overnoy (ndlr : l’un des pionniers de la viticulture bio dans le Jura). Il m’avait confirmé que c’était un personnage important dans cette approche de la vinification. Cela a provoqué une frustration. Et puis j’ai eu la chance de tomber sur une édition de le « Vin en question » (Ed. Jean-Paul Rocher) : une conversation entre Jules Chauvet et un vigneron Suisse, Hans-Ulrich Kesselring, datant de 1980.

   

L’adaptation théâtrale vous a semblé aller de soi ?

Je me suis tout de suite dit que le propos serait très intéressant en version théâtrale. Les échanges étaient très vivants. Nous en avons discuté avec un ami comédien au cours d'un déjeuner. Je lui ai fait lire un extrait et cela a tout de suite fonctionné. C’est allé assez vite.

 

Sur le fond, quel est pour vous l’héritage de Chauvet ?

C’est le pionnier des vinifications sans intrant. Sa première tentative de vinification sans sulfite date de 1953. Je ne crois pas que beaucoup avant lui aient tenté cela. Je voulais savoir comment il y avait été amené et ce qu’il en avait retenu. Après coup je me suis aperçu qu’il avait fait des quantités de découvertes tout à fait signifiantes.

 

Un exemple ?

Même si Michel Flanzy (œnologue français, parmi les pionniers de l'œnologie moderne) a expérimenté la macération carbonique dans les années 1930, on peut dire que Jules Chauvet a vraiment exploré ce mode de vinification de sorte qu’il a modélisé une technique très efficace de macération carbonique. Elle n’a pas été étrangère, d’ailleurs, au succès du beaujolais nouveau… C’est un personnage historique pour le Beaujolais de ce point de vue. Deuxième exemple : sa participation à l’élaboration du verre de dégustation INAO. Troisième exemple plus technique : ses travaux sur la macération préfermentaire à froid. C’est lui qui a défriché tout cela. Quand on commence à tirer le fil, on se rend compte qu’il y a beaucoup de choses à découvrir. En lisant « Le Talent du vin »*, c’est évident. Il est mort à la fin des années 1980 et on peut dire qu’il a traversé le siècle de l’émergence de l’œnologie moderne. Il est considéré un peu comme le Professeur Tournesol du vin. Cela lui confère un charme certain et en même temps, ça le marginalise malgré sa rigueur scientifique que démontrent ses écrits et publications. Une image largement fabriquée à l'époque de ses controverses avec les industriels du Beaujolais qui cherchaient sans doute ainsi à le décrédibiliser.

 

D’un point de vue « philosophique », d’où part sa volonté d’expérimenter la vinification sans intrant ?

C’était un savant-vigneron. Il avait un talent de dégustateur inné, un palais hors du commun, qui lui ont permis de constater que l’évolution de la viticulture avait changé les vins. L’introduction de produits chimiques dans les sols ont pour lui radicalement changé le goût des vins, surtout à partir des années 60 avec la généralisation de la chimie viticole. Il n’était pas spécialement contre la chimie mais cela lui a posé question. Il s’est rendu compte que les sulfites, entre autres, changeaient le goût des vins : dureté, goût métallique. Il était aussi très dubitatif sur la chaptalisation, le levurage, les enzymes… Pour lui, il fallait que le vin soit le plus « nu » possible.

 

Diriez-vous pour reprendre un terme à la mode, anachronique dans ce cas, qu’il a été un lanceur d’alerte ? 

Oui. C’est certain. Le terme est effectivement anachronique. De même que parler de vin « nature » est très anachronique. Lui était scientifique, il croyait dans les possibilités de la science. Il ne s’est pas opposé à l’emploi de méthodes issues de la chimie moderne pour sauver un vin quand il n’y avait pas moyen de faire autrement. Il n’était pas du tout dans une approche systématique ou idéologique. Il n’était absolument pas rétrograde mais il a constaté que la modernité n'avait pas que des aspects positifs. Mais le terme de lanceur d’alerte peut être vrai concernant la viticulture.

 

Que dénonce-t-il dans ce domaine ?  

Une culture devenue complétement passive. On s’est reposé sur la chimie et la mécanisation pour travailler moins tout en augmentant les rendements, c'est à dire s'enrichir à bon compte. Le viticulteur s'est éloigné de sa terre et de ses vignes tout en appauvrissant son outil alors qu'il aurait pu au contraire enrichir celui-ci par ce biais. Jules Chauvet appelait de ses vœux un renouveau de cette approche, qui ne soit pas uniquement quantitative, financière, mais aussi qualitative. Il a été en partie entendu, mais sur le tard…

 

Il n'avait pas la volonté de devenir un gourou, un idéologue ?

Ah non ! Cela ne lui correspondait pas du tout. On s'en rend compte rapidement en le lisant. On se demande même s'il ne le fait pas exprès. Il est très modeste et ne cherche jamais à se mettre en avant. Il a pourtant été critiqué par certains de ses compatriotes du Beaujolais précisément sur cet aspect. A la fin des années 70, il dit du beaujolais primeur qu’il aimait bien en faire mais ce n'était tout de même pas ça le plus important. « Un jour cela va nous retomber sur le nez ». Quand on dit des choses comme cela, on n’est pas très bien vu. Pour lui l'important c'était la qualité des crus.

 

Peut-on dire qu'il a prophétisé les difficultés actuelles de la région ?

Oui ! Très clairement. Il avait remarqué que les sols - encore peu atteint à l'époque - s'épuisaient vite. Dans le Beaujolais, on est sur du granite avec très peu d'humus. On voit aujourd'hui les ravinements causés par les désherbages chimiques. On essaie de mettre de la paille tous les 4 ou 5 rangs, c'est pathétique. Quand on vend le litre 4 euros c'est sûr que les moyens ne sont pas là... Enfin, on ne peut pas juger. C'était d'ailleurs le but de ce spectacle et de la causerie qui suivait. Il ne s'agissait pas d'opposer et de mettre chacun dans des camps mais au contraire d'utiliser l'intelligence, suggérée par cette approche qu'avait Jules Chauvet, pour poursuivre justement cette réflexion aujourd'hui. Les  vignerons sont convaincus qu'un jour où l'autre ils seront obligés de revenir à des pratiques moins extrêmes. Il faudra du temps.

 

Qu'est ce que le vin. D'où vient la complexité des arômes ? C’est l’un des thèmes de ces échanges. Quelles sont les réponses qu’il a trouvé ?

Au stade où il en était, au début des années 1980, il fait le lien entre le sol et les arômes. Un lien direct et massif. Certains cépages sont révélateurs de terroir, ça on le sait. C'est pour cela que Jules Chauvet préconisait d'abimer le moins possibles les sols pour préserver les arômes. Comme il avait une très grande mémoire olfactive, il a pu établir des liens certainement plus détaillés entre certains aspects de la viticulture, la vinification et les arômes, mais cela fait l'objet de publications plus spécialisées. Elles seront bientôt accessibles à tous par le biais des archives nationales de Saône-et-Loire. L'association des amis de Jules Chauvet a réussi à les transférer **.

 

Comme peut-on définir Jules Chauvet aujourd'hui. C'était un chercheur, un œnologue, un vigneron... ?

Tout cela à la fois. C'était l'objet de la question initiale d'Hans-Ulrich Kesselring : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à tout cela ? Il répond : j'ai travaillé beaucoup. Je suis parti du vin et le vin m'a conduit à la biologie. Et là c'était l'infini... C'était un infatigable vigneron-chercheur. Il était plus négociant que vigneron d'ailleurs, avec quand même quelques vignes familiales exploitées aujourd'hui par ses héritiers. Un certain nombre de choses lui posait question quant à l'évolution des vins. Il a essayé de comprendre les processus. Je dirais que c'est un curieux. Voilà.

 

La pièce était suivie d'un débat. Quelles sont les questions qui ont été soulevées ?

Davantage que le terme de débat, je préfère celui de causerie. Les gens qui s'intéresse à Jules Chauvet sont plutôt d'accord avec lui. L'idée était plutôt de réactualiser 40 ans plus tard ce qu'il avait apporté... On commençait par avoir des témoignages, d'autres échos de personnes qui l’avaient fréquenté. Le témoignage de Jacques Seysses (Domaine Dujac à Morey-Saint-Denis), par exemple, a donné une autre facette du personnage sur le principe de la l'intervention minimale par le froid sur la clarification.  les causeries ont aussi abordé les recherches actuelles sur le développement des résistances naturelles pour limiter les traitements. On a évoqué les levures, la mort des sols, etc. Finalement les préoccupations d’aujourd'hui. Ce que j'ai trouvé étonnant, c'est qu'il y avait un écho d'une causerie à l'autre. Je me demande si je ne vais pas essayer de faire quelque chose de tout cela. Il y avait une vraie convergence, un enrichissement des points de vue.
 

* « Jules Chauvet ou Le Talent du vin » - Editions Jean-Paul Rocher (1997)

 

** Un site internet qui détaillera les documents doit voir le jour. Contact : amicalejuleschauvet@gmail.com  

 


> La pièce sera jouée à Bordeaux en marge de Vinexpo

Pour le grand public à Port Sainte Marie-Hameau de Boussères, le 17 juin à 17h30

Et pour les professionnels du vin au salon "Haut les vins" au château de Grattequina, le 18 juin à 18h30.

 

Réservation souhaitée : 06 20 36 88 17 - winceleb@wanadoo.fr

 

> Site de la compagnie Théâtre en Seine :

http://theatreenseine.sophierenauld.com/le-vin-en-question/


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