Matthieu Chevalier : « L’état moyen des murets est très dégradé ».

Depuis 2015, un travail titanesque d’inventaire du patrimoine bâti viticole est en cours en Bourgogne. La préservation des murets, clos et autres cabottes est à ce prix. Matthieu Chevalier, lorrain d’origine et diplômé de l’Ecole normale supérieure de Cachan, est missionné par l’Association des Climats du vignoble de Bourgogne pour réaliser cet inventaire. Il nous livre ses premières conclusions.  

Matthieu Chevalier inventorie murets, clos et cabottes de la Côte de Beaune et de la Côte de Nuits.© Roland Bugada
Matthieu Chevalier inventorie murets, clos et cabottes de la Côte de Beaune et de la Côte de Nuits.© Roland Bugada

Comment l'idée de ce travail d’inventaire du patrimoine bâti de la Côte de Beaune et de la Côte de Nuits est-elle née ?

 L’inventaire de tous les éléments marqueurs de limites de climats, murs, meurgers*, cabottes**, etc., est le fruit  d’une demande du Comité du patrimoine mondial de l’Unesco lors de l’inscription. Lorsque les experts internationaux sont venus pour la première fois, avant l’inscription, ils pensaient que les murets servaient à délimiter les Climats. Ce n'est pas toujours le cas. Ils ne comprenaient pas qu’une mosaïque aussi fine puisse ne pas se traduire dans l’espace. Ils sont bien délimités sur les cartes mais rien ne permet de dire ce qui les matérialise dans le paysage. Une autre des recommandations de l’Unesco était de prêter attention aux éléments créés par l’homme quel que soit leur état, qu’ils soient ou non marqueurs de limites de climat.

 

Un travail très fastidieux...

 Oui, parfois ces constructions ne ressemblent plus à grand-chose : le mur s’est effondré, les ronces ont poussé... Il faut donc les relever, les cartographier, à l’automne prochain pour la clause de revoyure (ndlr : l’inscription intervenue en 2015 prévoyait le réexamen de certains points du dossier).  L’objectif pour les années à venir est de lancer une campagne de restauration. L'idée vise à produire un travail vraiment opérationnel, qui ne servirait pas qu'à faire des cartes.

 

Ce travail de recensement est en cours d’achèvement. Quel est votre constat ?

L’état moyen est très dégradé. Il se manifeste, selon les communes, soit par des murs effondrés soit par des murs refaits en ciment, en parpaing. J'ai l'exemple d'un mur en Côte de Beaune tenu par de simples palettes.  A l’ouest du Clos de Bèze, il y a un mur de trois, quatre mètres de haut refait complètement en ciment. On ne voit que lui.

 

L’idéal serait de revenir aux murs en pierres sèches traditionnels ?

Pour l’instant, il n’y a pas d’association ou d’entreprise faisant ce type de murs en Côte-d’Or. Il y en a en Saône-et-Loire. En Côte-d’Or, les entreprises font des murs en ciment avec un parement en pierres sèches. Les puristes disent que cela tient davantage « du musée », pour faire joli, que d’autre chose. Ces constructions ne remplissent pas leur rôle, notamment de drainage. L’eau ne peut pas passer entre les pierres. Le rôle écologique n'est pas non plus assuré : il n’y a pas de couloir pour les petits reptiles, les insectes.

 

L'utilisation de la pierre sèche n’est pas donc pas qu’une question d’esthétique ?

Non. Elle a une fonction de lutte contre l’érosion, de maintien de la biodiversité. On appelle cela des couloirs à couleuvres en Saône-et-Loire. Le mur en ciment avec un parement n'a plus ce rôle même si c’est un moindre mal du point de vue esthétique. Ces murs sont des éléments vraiment constitutifs du paysage. Les gens qui ont toujours connus ces murs considèrent qu'ils font partis du décor et ne les tiennent peut-être plus comme quelque chose d'unique, qui n’existe nulle part ailleurs.

 

 

Sur le terrain avez-vous constaté que ces fameux climats avaient une réalité « en chair et en os » ou cela reste-t-il un concept que l’on retrouve uniquement sur les cartes spécialisées ?

Je ne suis pas bourguignon et quand je suis arrivé, je ne savais pas du tout ce qu’était un climat. Je me suis plongé dedans. J’allais dans les vignes avec l’ouvrage de Sylvain Pitiot (ndlr : Climats et lieux-dits des grands vignobles de Bourgogne. Editions du Meurger). Les limites ne sont pas toujours visibles. D’un rang de vigne à l’autre, vous pouvez changer de Climat. Pourtant oui, il y a une réalité : 80% environ des limites sont matérialisées. Il y a tous ces clos qui donnent une visibilité même si les murs ne correspondent pas toujours aux tracés du climat. L’archétype, c’est le Clos de Vougeot. Le mur fait tout le tour du clos (ndlr : il court sur plusieurs kilomètres). On a aussi des climats tout petits : le Clos de la Cave des Ducs par exemple à Volnay. Ils n’ont parfois pas d’existence juridique, n’apparaissant pas sur le cadastre. Pourtant on les voit, les murs sont là. C’est assez fascinant de constater que sur une petite parcelle, ne semblant pas être différente de celle d’à côté, il puisse y avoir des changements dans la nature du sol se répercutant dans la qualité du vin.  A force d’y être tout le temps, de parcourir le vignoble avec la carte sous les yeux, cela finit par devenir un mode de raisonnement.

 

Il faut y être à hauteur d’homme bien-sûr ?

Depuis la voiture sur la route, on ne voit rien. C’est valable pour beaucoup d’autres choses…

 

On parle beaucoup de terroir, de notion géologique, naturelle… Vous nous dites que l’homme a très fortement marqué de son empreinte ce territoire ?

 

La viticulture est tout sauf naturelle. Si les vignes n’étaient pas entretenues, on aurait des broussailles. La vigne recouvre le moindre petit bout de parcelles disponibles. Elle commence au bout des jardins, longe les maisons jusqu’au bord des routes. Avec ces murs, l’homme a domestiqué la déclivité du terrain.

 

Qui a construit ces kilomètres de murs ?

Leur réalisation n’a jamais été une activité à part entière, un métier en soi. C’était une activité annexe des viticulteurs pendant les périodes creuses. Ils faisaient avec ce qu’ils trouvaient. Ce n’était pas censé faire joli. Aujourd’hui la technique peut-être enseignée puisque c’est une option pour les élèves du CFPPA de Beaune.

 

Vous sentez un intérêt pour vos travaux de la part de la profession ?

L'intérêt reste assez limité. Le discours général, c’est que les viticulteurs vendent leurs vins. Le temps leur manque, il y a d’autres priorités. Les conséquences du manque d'entretien des murs risquent pourtant de se faire sentir dans quelques années, de provoquer des problèmes de sols, etc… L’accueil est très variable selon les communes, les maires. On a eu de très bons échos à Morey-Saint-Denis (Côte de Nuits) par exemple. Dans d’autres communes, c’est le silence radio. Les restaurations restent des initiatives locales et individuelles. Il n’y a pas encore de dynamique sur l’ensemble du territoire. Il y a beaucoup d'acteurs à mobiliser.  Un mur peut avoir de nombreux propriétaires différents. C'est un vrai casse-tête qu'il faut prendre à bras le corps. Cet inventaire est une première pierre pour résoudre ces problèmes.

 

Ces restaurations coûtent-elles cher ?

Oui cela chiffre assez vite : 10 000 euros pour une dizaine de mètres linéaires. A Pernand-Vergelesses pour la restauration d’une cabotte, quelques mètres linéaires de murets et le ré-empierrement d’un meurger, le coût était 8 500 euros. Moins le mur est dégradé, moins le coût est élevé. Lorsque le mur est très abîmé, il faut tout reconstruire. C’est plus long et plus cher.

 

Plus les murets sont laissés sans entretien, plus le coût futur de restauration sera donc élevé…

Exactement. L’entretien d’aujourd’hui, ce sont de gros travaux de demain en moins.  Il faut que l’on cible d’abord la restauration des murs pas trop abîmés, ce qui permet d’engager des travaux plus abordables sans trop de savoir-faire. Cela peut être fait par des chantiers de bénévoles, des ouvriers viticoles, etc.

 

Un travail de sensibilisation reste donc à faire ?

Oui, mais il y a quand même des viticulteurs qui contactent l’association et qui disent vouloir refaire leurs murs. Des dispositifs existent déjà mais ils ne concernent pas spécifiquement le patrimoine viticole. A l’avenir il serait important d’avoir des dispositifs dédiés. C’est à l’étude tant qu’on n’a pas une idée définitive de la somme globale nécessaire. Il faudrait un interlocuteur plus proche des viticulteurs. Pour l’instant, il s’agit de la fondation du patrimoine.

 

Une estimation du kilométrage de murs à restaurer ?

Plus d’une centaine. Rien que sur Pommard par exemple  on est entre 7 et 10 kilomètres. C'est sur la moyenne haute pour une commune.

 

Cette connaissance du terrain vous a-t-elle donnée envie d’en savoir plus sur les vins ?                        

Bien-sûr. Mais l’éducation du palais, c’est encore autre chose. Réussir à saisir des nuances très fines n’est pas évident. En termes de sensibilité gustative dans le vin, je pars personnellement de zéro. Quand on va dans un domaine, la dégustation se fait généralement dans un ordre qui permet d’apprécier chaque vin à sa juste valeur. Mais avoir la mémoire du goût, c’est compliqué. C’est un peu comme l’oreille absolue en musique. Il y a une partie qui s’éduque et une sensibilité qui n’est pas donnée à tout le monde.   

 

* Cabanes en pierre dans lesquelles les vignerons rangeaient leurs outils ou s’abritaient.

 

** Tas de pierres extraites des parcelles.

 

 

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Commentaires : 2
  • #1

    Mauve (lundi, 27 mars 2017 20:13)

    Bonjour,

    Je m'appel Karine Mauve et je suis intervenante naturaliste en cote d'or et je restaure depuis pluisieurs années les murets ainsi que quelque cabottes en cote d'or. Je travaille parfois avec un collegue spécialiste des pierres seches en cote d'or, et nous sommes tous les deux a notre compte,
    je suis interressé pour rencontrer ou avoir le contact avec Matthieu Chevalier,
    Mon contact est le 06 42 15 32 96,

    karine Mauve

  • #2

    Claire Cornu (mardi, 28 mars 2017 18:31)

    Bonjour !
    Félicitation aux Climats de Bourgogne de s'être lancé dans cet inventaire pour servir de base à sa stratégie de valorisation : faire avec ses ressources, respecter son identité et sa biodiversité ! Ces maçonneries de pierre-tout-venant sans liant que l'on nomme pierre sèche sont essentielles aux terroirs. Elles respectent sa nature, marquent son paysage et la typicité de ses vins.
    Récemment, j'assurai pour le CFPPA de Beaune une formation "Découverte de la pierre sèche" à des viticulteurs.
    Notre collectif Fédération française des professionnels de la pierre sèche (FFPPS) http://www.professionnels-pierre-seche.com/les-membres.html propose un annuaire national de praticiens (artisans, associations de muraillers professionnels, associations d'insertion, ou de bénévoles) , de concepteurs-prescripteurs (architectes, architectes-paysagistes, chercheurs et un géothermicien...), de développeurs et de collectivités à votre service pour partager nos connaissances, vous apporter notre expertise pour promouvoir votre pierre sèche et former vos techniciens donneurs d'ordres !
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