Agnès Boisson, BioBourgogne : « Personne n’est obligé de perdre la totalité de sa récolte ».

Gel, mildiou et autres calamités… Le tumultueux millésime 2016 a laissé des traces dans le vignoble.  Certains producteurs remettent en cause l’approche bio soulignant que nombre de leurs collègues ont fait le choix de sortir du cadre de la viticulture biologique pour préserver ce qui pouvait l'être. Agnès Boisson, responsable viticulture à BioBourgogne, fait le point sur la situation.

Le millésime 2016 a été très difficile du fait de la pression du mildiou en particulier (lire ici), en plus du gel et de la grêle localement. Dans le vignoble, des chiffres circulent affirmant que 40%, voire davantage, des viticulteurs en bio auraient eu recours à des traitements de synthèse. Confirmez-vous ces chiffres ?
Des viticulteurs bios se sont effectivement trouvés en situation de manquement en 2016 : ils ont eu recours à une matière active sur une surface donnée de leurs domaines. Mais je ne les connais pas tous. Ils n’ont pas d’obligation de le signaler à nous, Biobourgogne, association de développement de la bio, sur un plan réglementaire et technique. Certains nous ont effectivement appelés pour avoir les informations réglementaires concernant ces manquements. D’autres non. Je n’ai donc pas les chiffres précis.


Ces viticulteurs avaient en revanche l’obligation de se signaler auprès de leur organisme certificateur…
Effectivement. Nous leur avons conseillé de prévenir très rapidement leur organisme de contrôle. Tous ceux qui nous ont contactés l’ont fait. Et ils se sont très vite ré-engagés par un courrier annonçant qu’ils souhaitaient respecter le cahier des charges l’année prochaine, tout en étant conscients qu’ils retombaient en première année de conversion. 2016 sera donc considérée chez eux comme une année en viticulture conventionnelle. Ils seront de nouveau en agriculture biologique en 2019 (Ndlr : après les 3 années de conversion prévues pour tout nouveau producteur se lançant dans la bio). C’est le règlement qui s’applique en cas de manquement majeur.

 

Comment quantifiez-vous le nombre de domaines dans cette situation ?
Comme je vous le disais, beaucoup de ces domaines m’ont contactée mais pas tous. Je ne peux pas donner un chiffre car je serais en dessous.


Ce n’est de toute façon pas un phénomène isolé…
Quand on l’analyse, il s’agit d’un phénomène assez isolé. Il est déjà propre à la Bourgogne. Mi-juin quand j’ai constaté que cela chauffait un peu, que beaucoup se posaient des questions, j’ai contacté la Fédération nationale de l’agriculture biologique. Je voulais leur faire remonter les informations du terrain : le gel, la pression du mildiou, des gens qui pensent à utiliser des matières de synthèse… Comment on fait ? Comment on communique ? Nous avons organisé une conférence téléphonique inter-régionale avec des gens du Bordelais, du Jura, de la Loire, etc. Des vignobles qui connaissaient le même type de problématique face au mildiou. Il n’y avait qu’en Bourgogne où se posait ce problème de manquements majeurs.


Comment s’explique cette exception bourguignonne ?     
Dans certains secteurs du vignoble, les conversions se sont opérées de manière « sociale ». Un vigneron, deux vignerons dans un village, ont fait des essais. Ils ont eu des résultats intéressants. Ils se sont convertis officiellement. Cela a engendré un effet boule de neige. En 2016, le phénomène s’est produit à l’envers. Ils ont constaté une grosse sortie de tâche de mildiou suite à un orage accompagné de 80 mm de pluie. Une fois que le mildiou est présent sur les grappes en inflorescence, c’est la perte sèche assurée. Ils avaient connu le problème gel puis ils avaient été obligés de traiter à l’atomiseur dans des conditions incroyables précédemment. Ils ont dit : « Là, on n'en peut plus…». Dans le même temps, j’ai vu d’autres domaines en bio très bien maitriser la pression du mildiou. J’ai même vu des gens dont c’était la première année de conversion tenir jusqu’au bout. En Côte-d’Or, 20 domaines se sont convertis en 2016.


Les viticulteurs qui quittent définitivement la bio sont finalement peu nombreux ?         
A ma connaissance, il n’y en a pas. Personne qui ait dit à l’organisme de contrôle : « J’arrête la bio, ce n’est pas pour moi. Je n’y arriverai pas, financièrement je suis trop sur le fil du rasoir ». Tout le monde s’est ré-engagé en bio. Je pense bien-sûr à Laurent Fournier (viticulteur de Marsannay), Vincent Dureuil-Janthial (Rully), les producteurs du Chablisien, etc. Je vais toutefois pondérer mes propos : ils se sont ré-engagés pour que 2016 soit considéré comme une première année de conversion. Il faut attendre le printemps 2017 pour confirmer. S’il est catastrophique comme 2016…

Pour l’instant ce sont donc des intentions de repartir, en croisant les doigts pour le printemps prochain…          
Voilà. Au printemps, on devrait avoir une vision plus claire des surfaces retombées en première année de conversion en 2016. Cela me désole d’entendre tous ces chiffres. Un technicien distributeur de produits a dit l’été dernier : j’ai entendu dire qu’il y a 450 hectares de vignes en bio qui ont arrêté. Des 450 hectares, nous sommes passés à 200 producteurs, puis 17% de la surface, etc. On s’est retrouvé avec un tas de chiffres. Ce que je peux vous dire c’est qu’il n’y pas 50 domaines qui ont connu un manquement majeur.


Un petit air de revanche pour certains ?
Oui, c’est humain. Tout le monde a été mis à mal pendant la campagne, bio ou conventionnel. C’est toujours facile de pointer les échecs des autres plutôt que ces propres difficultés. Dans la crainte, l’angoisse, on a tendance à rejeter la faute sur les autres.

La viticulture bio reste gênante  ?
Oui et non. Nous sommes tout de même beaucoup plus écoutés qu’il y a ne serait-ce que 10 ou 15 ans. Le discours a énormément changé. Mais cela reste compliqué : il y a encore des irréductibles anti-bio. De moins en moins, mais il y en a quand même. 


Quel discours teniez-vous à ces viticulteurs tentés de sortir de la bio ? 
Être en bio, ce n’est pas avoir la corde au cou. Ce n’est pas la fin du monde si l’on connait un manquement majeur. Je leur ai dit : « C’est votre choix, c’est forcément le meilleur ». Ce n’est pas à nous de juger. Nous sommes là pour vous donner des arguments, pour vous aider à prendre du recul. Ce n’est pas facile de prendre du recul en si peu de temps. Au printemps 2016, il n’y avait que 3 jours pour intervenir. Il fallait donc réfléchir très vite. J’ai vu des viticulteurs un peu décontenancés. Essayant d’avoir des infos sur ces produits de synthèse pour utiliser les plus neutres possibles pour l’environnement et rester au minimum dans leur ligne de conduite. Ils ont été généralement très mal accompagnés. On leur a souvent  dit : « Attends tu es en bio et tu nous appelles pour faire un produit de synthèse… Tu veux sauver ta récolte : Prends donc ce qu’on te donne ! ». L’ambiance était lourde.


Vous m’expliquiez en août dernier avoir constaté une typologie de domaines en difficulté. Qu’elle est-elle ?
Des domaines qui ont subi le gel sur une majorité des vignes. Des gens qui pourtant étaient en bio depuis une bonne dizaine d’années, qui maitrisaient techniquement, qui ont connu des millésimes compliqués comme 2012 et 2013. Des domaines qui se situent entre 15 et 25 hectares. On ne traite pas 20 ou 25 hectares comme on le ferait avec 8. En 2016, la répétition devenait épuisante. Des gens qui ont repris l’exploitation il y a une quinzaine d’années avec un système de fermage encore très présent, avec des comptes à rendre aux parents, à la famille. Des domaines avec des appellations en majorité régionales. Tout ça mis bout à bout fait qu’ils n’ont pas pu tenir.   

 

Les vignobles de l'Yonne, avec le gel puis la grêle, ont été très sensibilisés ?
Oui, on parle de domaines avec au minimum 15-20 hectares. Cela finit par faire des superficies importantes. On n’explique pas la pression exceptionnelle de mildiou qui a suivi la grêle. Des vignerons très expérimentés n’ont jamais connu cela.


Faites-vous un lien entre le gel et la pression de mildiou ?
Les vignes peu ou moyennement gelées ont connu un retard de végétation qui a fragilisé fortement les parcelles. Bruno Clavelier (vigneron de Vosne-Romanée) qui utilise beaucoup de tisane plante expliquait avoir l’impression que la vigne ne répondait pas aux messages. Elle n’était pas réceptive. Sans le gel, on aurait eu une pression du mildiou importante mais pas au même stade végétatif, pas dans la période ultra-sensible que l’on a connue.


Y a-t-il des enseignements tirés de ce millésime 2016 ?
Oui. Le premier enseignement, c’est que l’accompagnement technique sur le terrain est très important. La proximité, voir les gens individuellement, leur demander s’ils veulent prendre le temps de parler de certaines questions. Nous co-animons des groupes bio toutes les 3 semaines d’avril à septembre avec la chambre d’agriculture. Nous avons parlé de tout cela mais dans un cadre qui reste collectif. La libération de la parole ne se fait pas pareil en collectif et en individuel. Il y a un besoin d’un accompagnement individuel encore plus poussé pour aider les viticulteurs à prendre du recul. Les aider à assumer leur propre décision. Passer en viticulture bio est un engagement global, de tout le monde, la famille, les salariés… Si on se met tous autour de la table, la décision est bien plus facile à prendre. Certains l’ont fait. Il faut mettre des moyens aussi sur la recherche, les expérimentations sur le terrain. Des innovations techniques faites chez certains viticulteurs ne sont pas assez exploitées.


Il a été aussi évoqué des tensions entre viticulteurs bios. Qu’en est-il ?
Certains comprennent ceux qui ont eu recours à des molécules de synthèse. Qui ne l’auraient jamais fait mais qui comprennent. D’autres ont du mal à comprendre. Sans juger mais qui disent ne pas vouloir d’un système dérogatoire en cas de situation exceptionnelle comme certain l’ont demandé. De fait, il n’y a pas de dérogation possible.
Un système un peu rigide mais finalement rassurant pour le consommateur…   
Certains disent : on n'a rien le droit de faire. Si, on peut utiliser un produit de synthèse mais en connaissant les conséquences. Le cadre est restrictif mais on s’y engage en son âme et conscience. Pour autant personne n’est obligé de perdre la totalité de sa récolte : on peut sortir de ce cadre et rien n’empêche d’y retourner. Ce règlement est fait pour le consommateur. En tant que consommateur de produits bios, j’ai envie de savoir quand un produit est vraiment bio. Je suis capable de le payer un peu plus cher parce que je sais qu’il a été contrôlé, certifié. Il faut vraiment se mettre à la place du consommateur.

 

> Lire notre article d'août 2016.

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Commentaires : 1
  • #1

    Lignier Laurent (mercredi, 08 février 2017 00:21)

    Merci Laurent pour cette belle présentation de la bio et de ses difficultés en 2016 auprès d'Agnès Boisson.
    2016 fut pour moi la 1ère année en conversion, et cette analyse reflète bien les difficultés mais aussi les solutions d'une culture respectueuse de notre environnement.

    Laurent Lignier

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