"Je suis inquiet pour la Bourgogne ". Jacques Dupont, journaliste (Le Point)

Avec Le Vin et Moi  (Éditions Stock), Jacques Dupont poursuit sa réflexion, l'œil toujours aiguisé voir satirique, sur le monde du vin. Celle-là même qu'il avait engagé dans Choses Bues (2008). Le journaliste et chroniqueur à l'hebdomadaire Le Point nous livre ses réflexions sur la dégustation, les vins "naturels", la pratique du journalisme en milieu vinicole. Mais aussi sur l'avenir de la Bourgogne...  

Jacques Dupont. © Julien Falsimagne
Jacques Dupont. © Julien Falsimagne

« La dégustation ne consiste pas à traquer le défaut mais à déterminer si le plaisir le dépasse » écrivez-vous. Pensez-vous que la notion de plaisir est trop souvent absente des jurys de dégustation ?

 

Les grands auteurs ont célébré l’ivresse pendant 2 000 ans : il suffit de lire Horace, Virgile ou Baudelaire. Aujourd’hui, le politiquement correct ne nous en donne plus le droit. Ça ne passerait pas du tout. On a ramené hypocritement le plaisir de boire du vin au plaisir de la « dégustation ». Aujourd’hui on met beaucoup de mots sur du vide. On déguste mais tout le côté convivialité qu’apportait une légère ivresse, de partager à table, tel que le concevait Voltaire par exemple, on le gomme. Voltaire disait que quand il recevait d’Alembert, il s’ennuyait sans un peu d’ivresse…

 

 

Il y a finalement confusion entre œnologie et dégustation.

 

Il existe une culture un peu bizarre du vin qui entretient la confusion entre l’œnologie et la dégustation. Les gens disent : « Je prends des cours d’œnologie ! » Non, ils ne prennent pas des cours d’œnologie, ils n’apprennent pas la biochimie. On a enveloppé le plaisir de boire du vin dans un discours pseudo-scientifique. Les œnologues sont des gens au service du vin, et ils le font très bien, mais qui sont aussi des traqueurs de défauts. Comme ils sont très présents dans les dégustations, les jurys, etc., les consommateurs ont tendance à se ranger derrière « l’homme de l’art » et à traquer à leur tour le défaut. Avec mon ami Olivier Bompas (Ndlr : son confrère du Point), nous regoûtons toujours une deuxième fois les vins, après une première dégustation plus analytique, pour voir si l’on a du plaisir à les prendre en bouche.
Enfin, je crois que le vin populaire a disparu de nos sociétés. On est dans le vin élitiste. Quand on dit que beaucoup de jeunes s’intéressent au vin, si on y regarde de près, il s’agit des jeunes de l’élite, des grandes écoles. Ils s’y intéressent parce que le grand-père qui avait une belle cave, dans une belle maison, etc. 

 

 

A contrario certains dégustateurs pardonnent les « défauts », même parfois les plus rédhibitoires, dès lors qu’il s’agit d’un vin dit « nature » ou « bio ». Cela vous semble-t-il justifié ?

 

Un vin parfait œnologiquement n’est pas forcément un bon vin. J’aime bien les vins qui accrochent un peu en finale. Ils donnent envie d’en reboire et montrent une meilleure aptitude à affronter les mets à table.  Un champagne bien dosé, c’est pour moi un champagne qui finit sur du minéral, une aspérité qui donne envie. Avec les vins finissant sur de la rondeur, de la sucrosité - comme certains rouges qui plaisent tant aux Américains - le palais sature vite. On n’a pas envie d’en boire. Je pardonne volontiers à un vin réducteur, il va finir par s’ouvrir, mais plus difficilement à un vin oxydé. Avec ce type de défaut, il n’y a pas de marche arrière. On a perdu le fruit…

 

 

Vous revendiquez dans votre livre une démarche de soutien vis-à-vis des vins bios ou biodynamiques, mais toujours en passant par le jugement d’une sélection à l’aveugle. Pourquoi ?

 

Je goûte à l’aveugle pour me débarrasser de l’idéologie. Je suis d’accord avec Roger Dion lorsqu’il dit qu’il y a un tiers de géographie et deux tiers d’histoire dans un verre de vin. Si on remplace l’histoire par deux tiers d’idéologie, le vin devient bête. On ne déguste plus en fonction de son goût et de son plaisir mais en fonction d’une idéologie. Je ne défendrais pas un vin simplement parce qu’il est en biodynamie. De même si le vin « naturel » est très bon, tant mieux. S’il est mauvais, il n’est pas retenu. On ne reconnait pas à l’aveugle un vin en bio ou biodynamie. Il y a une chose que l’on reconnait : c’est le travail du sol dans les vignes. Des vignes désherbées peuvent donner de bonnes choses mais dès que l’on y réintroduit les charrues, que l’on fait plonger les racines, une troisième dimension s’ajoute au vin. Une profondeur. Et ça, on le reconnait. 

 

 

Vous évoquez longuement un voyage de presse dans votre livre. La presse connait une période crise, comment voyez-vous plus particulièrement l’évolution du métier de journaliste vin ?

 

Je suis optimiste sur le métier de journaliste en général, même si la période est un peu compliquée. Beaucoup de patrons de presse n’ont pas vu venir l’ère du numérique ou ne s’en sont pas occupés. Le pouvoir a glissé de la direction de la rédaction au service informatique. Ce n’est pourtant pas l’informatique qui fait le contenu. On a perdu de vu que ce qui fonctionne, c’est le contenu. Le vin a un énorme avantage : il fait rêver les gens. Si on ne fait pas que recopier les dossiers de presse, c’est-à-dire si on fait son métier d’aller sur place et de raconter des histoires, c’est un terrain immense. Le métier de journaliste c’est de témoigner, de raconter des histoires. C’est pour cela que je crois beaucoup au journalisme du vin. Chaque année, partout où je vais, je découvre ou redécouvre des vignerons.

 

 

Les relations ne sont-elles pas un peu plus tendues avec les producteurs, vu les enjeux financiers qui existent aujourd’hui dans le monde du vin ? 

 

Le vin est un endroit qui cristallise les égos. On en a vu quelques-uns débarquer, des gens qui n’étaient par forcément de grande tradition viticole, qui ont fait fortune ailleurs. Ils déboulent en donnant des leçons à tout le monde, pensant qu’une tradition viticole se construit comme un supermarché de banlieue. On se trouve parfois confronté à ces égos-là. Et ils ne comprennent pas que l’on puisse les critiquer alors que leur passion c’est « depuis toujours le vin » (sourire ironique). On voit aussi des gens qui pensent que l’on peut tout acheter, des grands libéraux qui rêvent la presse comme la Pravda… Mais je ne sens pas trop concerné pas cela.

 

 

Vous recevez donc peu de « réclamations » ?

 

Je vous rassure : je suis fâché avec plein de gens. J’ai fais perdre beaucoup d’argent à mon journal à cause de mes fâcheries. Je sais qu’il y a eu des pressions exercées en direction de mes patrons. Mais cela s’est très vite arrêté. J’ai la chance de travailler dans un groupe où l’on respecte les règles de déontologie. Dans Le Point, il n’y a pas d’articles liés à la pub. Je suis très fier que mon journal gagne de l’argent, enfin se maintienne, avec de la publicité tout en ayant jamais fait de concession.

 

 

Est-ce que cela sera aussi simple pour les prochaines générations de journalistes ?

 

Je suis content d’être en bout de carrière. Mais je pense qu’un autre journalisme va se développer. On ne sait pas ce qui va marcher mais on sait qu’on aura besoin d’informations, de journalistes intransigeants et honnêtes.

 

 

 

« Le vin c’est la victoire de la pensée sur le dogmatisme » lit-on dans votre livre. Quel dogme vous semble-t-il à combattre d’urgence dans le monde du vin ?

 

Les températures du vin dans la restauration. Se faire servir un vin à la bonne température, même chez des étoilés, c’est vraiment… Entre le vin rouge servit chaud, le vin blanc glacé…. Je ne rouspète jamais dans un restaurant si le vin est moyen. Par contre, je ne supporte pas le vin servi chaud. Et si on demande un seau à glace, le serveur vous répond : « Mais monsieur, c’est du vin rouge », alors là… Ça m’est arrivé à Cahors pendant la canicule l’année dernière : le vin devait être à 35° sur la table. Et quand le seau arrive, il est plein de glace, on ne peut pas enfiler la bouteille dedans. Il est posé à trois mètres sur un guéridon…

 

 

Côté production,  vous évoquez la vogue de la dénomination « vin nature » ou « naturel ». Dogme ou pas ?

 

Le vin c’est le génie humain. Le premier signe de civilisation, c’est la maitrise de la fermentation. Dire que l’idéal c’est le vin naturel, qu’il serait une génération spontanée, comme une espèce de résurgence divine… Oui, tout ça m’emmerde complétement. A partir d’un même terroir, l’homme va apporter des choses différentes, suivant son intelligence, sa perception. C’est un équilibre entre la nature et l’homme. Les grands terroirs sont toujours dans des zones marchandes, de commercialisation. Les évêques d’Autun n’ont pas développé la Côte de Beaune ou de Nuits parce qu’un jour Dieu leur est apparu disant : « Vous avez là de grands terroirs sous les cailloux ». Ce n’est pas Neptune qui a suggéré aux gens autour du port de Bordeaux d’aller planter du cabernet-sauvignon. Vous ne verrez pas de grands vins dans les zones où il n’y a pas de circulation.

 

 

Pourquoi ces réactions épidermiques de la part de certains amateurs ou producteurs quand on rappelle ces évidences ?  

 

C’est ce que le sociologue Gérard Mermet appelle le culte du « petisme ». Si vous dites dans une conversation : « Oh je connais un industriel qui fait un saucisson formidable ! », on va vous regarder avec des yeux comme ça. En revanche si vous dites : « Oh je connais un petit producteur qui fait un saucisson formidable ! ». Là, on vous demande l’adresse. Le côté naturel s’opposant au mythe de l’industrie… Quand on lit sur des blogs qu’il y d’un côté les vins naturels et de l‘autre des gens qui mettent des produits chimiques dans leur vin, c’est insupportable.

 

 

Dans l’autre sens des jeunes vignerons, ou futurs vignerons, d’une vingtaine d’années se disent opposés à la bio. C'est tout autant insupportable, non ?    

 

« Qu’on ait vingt ans ou qu’on soit grand-père, quand on est con, on est con… », chantait Brassens. La connerie n’est pas un monopole de vieux. Il y a aussi des jeunes qui ne pensent qu’au pognon. Pendant des années dans les écoles de viti, ou à l’Inra, on disait que le bio, ce n’était pas possible dans la vigne et le vin. Les choses ont changé. Il y a quand même une tendance lourde. A Bergerac 20% des sols sont certifiés bio.

 

 

En espérant que le millésime 2016 n’ait pas fait trop de dégâts…

 

C’est vrai que la certification bio, avec ces trois ans de conversion même si l'on a traité avec un produit chimique une seule année, c’est parfois aussi de l’écologie punitive…

 

 

Pour terminer, comment voyez-vous évoluer la Bourgogne depuis toutes ces années passées à la suivre ?

 

Je suis inquiet. Pas sur le plan des vins : on a jamais bu aussi bon en Bourgogne. Mais l’état du vignoble m’inquiète un peu du fait des maladies (ndlr : entrainant le dépérissement des vignes). La Bourgogne s’intéresse peut-être un peu moins aux nouvelles formes de tailles que d’autres régions. Il y a aussi un problème de prix qui éloigne le consommateur français. Je pense qu’il va y avoir des concentrations. Les vautours sont sur les piquets de vignes. Cela fait monter le foncier. Un vigneron bourguignon a beaucoup de mal à acheter des vignes là où il est.
Il y a tout de même des conséquences positives avec la montée en puissance d’appellations « périphériques » : la côte chalonnaise ou même l’Yonne. Les vins s’y sont beaucoup améliorés. D’anciens terroirs pourront être replantés avec le changement climatique. Mais sur le « cœur » de la Bourgogne, je suis un peu inquiet. 

 

Le Vin et Moi ou le retour de Choses Bues

Texte de quatrième de couverture :

 

« Le vin sans défaut sur le plan analytique existe, on le rencontre plus souvent que Dieu, mais comme ce dernier, cela ne veut pas dire qu’il soit bon. Le parfait ne signifie pas sublime. Un léger strabisme vinicole peut transformer un agréable en nectar. Un vin lisse peut se révéler ennuyeux, tandis qu’une petite remontée tannique en  finale, une légère bosse sur la piste des rondeurs, une pointe d’agressivité en quart de  finale, une torsion imprévue de dernière minute et voilà la bouche du buveur surprise et satisfaite, prête à envoyer une demande expresse de récidive au service en charge du lever de coude. »

 

Editions Stock - 18 €

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Commentaires : 9
  • #1

    Jean Pierre Charlot (mercredi, 14 décembre 2016 13:18)

    Merci de cette objectivité de la part d'un sage.

    Il faut parler vrai, arrêter l'angélisme, retrouver de l'objectivité, être honnête et c'est la qualité du vin qui est la plus importante. Oui les prix ont trop augmenté mais malheureusement quand on a des micro récoltes c'est le levier que l'on peut actionner pour ne pas être en déficit et préserver son exploitation des convoitises des investisseurs, lui garder son aspect paysan, bourguignon ou familial.

  • #2

    J.P Renard (mercredi, 14 décembre 2016 18:18)

    Par les temps qui courent, un peu de bon sens est une vraie bouffée d'air frais. Merci Jacques Dupont pour cette analyse pertinente.
    Le vin, produit de luxe, nous fait passer à côté de l'essentiel.

  • #3

    Julliot Maxime (jeudi, 15 décembre 2016 10:01)

    Producteur bio je suis assez content de l'analyse d'un journaliste qui, en restant discret reste une référence.

  • #4

    Petit Verdot (jeudi, 15 décembre 2016 22:40)


  • #5

    Didier PICQ (mercredi, 21 décembre 2016 09:11)

    Jacques Dupont a raison d'être inquiet , en Bourgogne l'état du vignoble est catastrophique et cependant nous nous intéressons à d'autres formes de taille !.....Beaucoup de vignerons sont inquiets , mais malheureusement nous ne sommes pas la majorité..... NON , la majorité préfère dépenser NOTRE argent dans des belles vitrines , et regarder ailleurs !.....Et pourtant il y a URGENCE !......
    Merci Mr Jacques Dupont pour toutes ces remarques et surtout continuez sans vous laissez barrer la route , l'avenir du vin comme nous vignerons nous le regardons a grand besoin de journalistes comme vous !.....

  • #6

    Bruillot Dominique (mercredi, 21 décembre 2016 13:01)

    Excellente interview portée par la spontanéité et la lucidité de Jacques Dupont. Il semble mieux connaître la Bourgogne et ses fragilités que les Bourguignons eux-mêmes. Sans philosophie, le talent n'est rien. Là est toute la problématique d'une région embarquée malgré elle dans une dérive des valeurs foncières dont on ne semble pas voir le bout. Le fric et la notoriété, générateurs de visions caricaturales de nos vins et vignerons, ne doivent pas faire oublier le meilleur atout du terroir bourguignon: le bon sens. Avec un peu de vérité en fond de bouche. Mais une fois qu'on a dit ça…

  • #7

    Frédéric Morel (jeudi, 22 décembre 2016 17:35)

    J'ai lu "le vin et moi" de Jacques Dupont. Ignorant de l'orgueil ou du commerce, un honnête homme assurément...
    D'anecdote en digression, il dresse un portrait du monde du vin quelquefois pitoyable ou bassement mercantile, mais toujours humain... et souvent drôle.
    J'y est appris (entre autres) l'existence des vins de "Pierre Cheneau"(?!?), la contribution hollandaise au sulfitage, ainsi qu'une part éloquente de la vie sexuelle d'un fils de bonne famille bordelais ( une digression à la limite du sujet qui nous occupent)...
    Mais j'y ai surtout apprécié le parti-pris d'un homme qui même après une longue carrière goûte toujours un vin pour trouver le plaisir (au delà du simple manque de défaut ou malgré lui) et sans préjugé aucun vis à vis de ses origines...
    J’espère avoir laissé trainer suffisamment de mystères pour vous donner envie de le lire. Un livre à déguster à l'aveugle qui remet nos papilles à l'heure!

  • #8

    Benoit CHARBONNAUD (vendredi, 23 décembre 2016 08:21)

    Merci Laurent de donner la parole à des personnes aux propos réalistes, mais surtout de l écrire,. Enfin on parle de l essentiel " du plaisir" et "du partage" car depuis quelques mois et années on se cache derrière nos "climats" , nos terroirs et comme si il suffisait d être bien nés pour être bien élevés .......

  • #9

    Vergé Catherine (mercredi, 28 décembre 2016 13:53)

    Vigneronne dans le Mâconnais, des Vignes la plus jeune 55 ans, la plus vielle 130 ans, des Vins S.A.I.N.S. ! Sans Aucun Intrant Ni Sulfite (ajouté) sur toutes les Cuvées et ceci tous les ans !
    Oui, l'état des sols en Bourgogne est catastrophique mais cela fait déjà plusieurs dizaines d'années
    Il faut arrêter d'acheter et de boire des "étiquettes" et boire du Vin
    Le Vin c'est quoi ? Jus de raisin fermenté ! POINT

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