« Le vin doit rester transgressif », Aurélie Labruyère - Julien Gacon.

Auteurs d’un ouvrage qui décortique l’ADN de 80 vins (Pourquoi est-ce un chef d’œuvre ? - Édition Eyrolles), Aurélie Labruyère et Julien Gacon nous invitent dans les coulisses des terroirs de France et d’ailleurs. Une vision éclectique qui convoque les valeurs esthétiques et émotionnelles des vins, du plus prestigieux aux plus communs…

 Julien Gacon et Aurélie Labruyère auteurs de : Pourquoi est-ce un chef d'oeuvre, 80 crus et vins expliqués.
Julien Gacon et Aurélie Labruyère auteurs de : "Pourquoi est-ce un chef d'oeuvre, 80 crus et vins expliqués".

« Le vin est investi d’une valeur symbolique capable de nous faire rêver » dites-vous dès l’introduction. Quelles valeurs symboliques attribuez-vous à la Bourgogne ?

 

Julien Gacon : Je n’oppose pas la Bourgogne au reste des vignobles. On parle dans le livre de 3 grands modèles : Bordeaux, Bourgogne, Champagne. Ce sont trois manières de tendre vers l’universel. Des approches qui ont cristallisé assez récemment finalement.

 

 

Aurélie Labruyère : Se tourner vers la Bourgogne signifie sans doute accepter la complexité du monde. Sa valeur la plus marquante, c’est le raffinement à travers l’idée de nuance. La Bourgogne a poussé le plus loin cette idée : elle s’expérimente à travers la diversité des climats. Plus on est civilisé, plus on s’intéresse aux détails. Et plus on est nuancé dans ses propos…

 

 

Sujet particulièrement d’actualité !

 

JC : C’est le marketing de l’offre le plus poussé. Les Climats sont gravés dans le marbre. Ils sont limités, avec la notion d’exclusivité que cela comporte. En Bourgogne il ne faut pas élargir, il faut creuser. Quand un vigneron se rase le matin, il réfléchit à comment tirer la quintessence de là où il est plutôt que de s’interroger sur ses nouveaux marchés. C’est une démarche artistique : faire beau, grand, indépendamment de ce pense le marché. On trouvera son marché de toutes façons. Ça ne veut pas dire que les vignerons ne se soucient pas de comment sont perçus les vins. Ils se trouve seulement que ce n’est pas leur préoccupation au moment de les faire.

 

 

AL : Il faut entrer dans l’univers bourguignon. Vous pouvez rechercher toutes les définitions écrites du mot Climat dans des bouquins et restez sur votre faim. Si vous ne trouvez pas de plaisir à utiliser ce mot, s’il n’entre pas en résonance avec votre compréhension de la région, vous allez toujours trouver qu’il sonne faux. En revanche, si vous sentez qu’il vous conduit vers un univers, vous commencerez à y adhérer. Vous prendrez du plaisir à discuter avec les gens et à les comprendre petit à petit.

 

 

N’y-a-t-il pas le risque de rester en vase clos avec une telle démarche ?

 

AL : J’ai trouvé surprenant, en découvrant la Bourgogne, cette obsession de la spécialisation. J’habite à Gevrey-Chambertin, je fais du gevrey-chambertin et pas autre chose. Je pense aux Dugat qui disent : « Désolé on ne sait faire que du Gevrey ! ». Vous habitez un lieu et vous le rendez vivant en l’habitant. Vous ne vous sentez pas légitime d’aller ailleurs.

 

 

 

Vous consacrez une double page au beaujolais nouveau. Y voir un « chef d’œuvre » du vin, c’est un sacré contre-pied ?

 

AL : C’est effectivement un contre-pied. Volontaire parce que nous croyons au Beaujolais et à son renouveau. Mais ce mot de chef d’œuvre, au sens médiéval, illustre ce qui fait passer du rang de compagnon à celui de maître. C’est un mot clé dans l’histoire de quelqu’un qui a acquis un savoir-faire. Le moment où vous êtes adoubé par vos compagnons. Cette notion s’incarne dans des réalisations exceptionnelles, qui sortent du commun. Le beaujolais sort du commun. Comme le Clos de los Siete, un vin argentin vendu 17 euros. Il est hors du commun parce que 7 Bordelais se sont déplacés en Argentine, sous la férule de Michel Rolland qui incarne cette notion de signature. Ensemble ils ont sorti un vin constant, classique, qui a le mérite de créer de la nouveauté. Grâce à des Français à l’autre bout du monde. Le chef d’œuvre ne signifie donc pas millésime de folie, marque de folie, multiplié par prix de folie…

 

 

L’élitisme est pourtant très présent dans le monde du vin. On le constate même de plus en plus, voyez les prix des vins de Bourgogne…

 

AL : C’est le niveau que la Bourgogne mérite.

 

 

JG : On revient aux niveaux de valorisation du 19e siècle. Nous avons simplement connu une fenêtre, où l’Europe s’est suicidée collectivement, puis les 30 glorieuses, période où une large classe moyenne a eu accès à la Romanée-Conti. Ce n’est pas fait pour… Ces vins sont faits pour les tables royales.

 

 

AL : Elle s’appelle Conti, ce n’est pas pour rien. Mais là nous ne sommes pas politiquement corrects… Il reste quand un même un socle de vins abordables en Bourgogne. Nous, on fait acheter les bouteilles par nos clients et on les boit avec eux (rires) !

 

 

Le journalisme est une autre solution pour cela…

 

AL : Ces vins sont extraordinaires, en quantité extrêmement réduite, il ne faut malheureusement pas s’étonner qu’ils soient précieux, donc onéreux.

 

 

JG : Les Climats classés à l’Unesco cela signifie que l’on boit un patrimoine et non pas seulement du jus de raisin fermenté. C’est très bien. Mais il faut avoir une haute idée de ce que l’on veut. Le vrai scandale n’est pas le prix de la Romanée-Conti ou d’autres… Le vrai scandale c’est qu’il puisse y avoir un vin moyen sur des territoires très prestigieux. Pourquoi subsistent-t-il des vins juste « buvables » ?

 

 

AL : Nous allons, nous consommateurs français, boire des vins à 15 euros venant du Chili, d’Argentine, du Piémont, sans que cela soit un drame. 

 

 

JG : Nous verrons un croze-hermitage à 50 € dans 15 ans. Et ce sera très bien.

 

 

AL : C’est prévu. C’est écrit… On vous le dit. La montée en valeur n’est qu’entamée. Chez ceux qui bossent, qui embauchent, qui paient des impôts dans notre pays, ce sera entièrement mérité.

 

 

 

Aurélie Labuyère, vous enseignez à HEC. Une récente étude Ifop montre que 7 jeunes français sur 10 déclarent boire du vin. Cette culture du vin semble se transmettre, contrairement à ce que disent les Cassandres ?

 

AL : Je suis très optimiste. Il n’y a jamais eu autant de clubs de dégustation dans les grandes écoles, autant de concours de dégustation, autant d’achat de bons cadeaux pour suivre des cours dans les écoles du vin. L’engouement pour le vin est gigantesque.

 

 

JG : Le vrai message à faire passer aux jeunes, c’est qu’ils prennent leur temps. Il n’y a pas d’urgence. Le vin est un plaisir de maturité. Ça peut être une très bonne découverte à la crise de la quarantaine. Il n’y a pas d’injonction sociale à assener. On peut très bien faire sans. Le vin c’est du plaisir et éventuellement de la transgression. Pourvu que cela le reste. Soyons bourrés de temps en temps…   

 

 

AL : Enivrez-vous, disait Charles Baudelaire… Bien sûr que le vin nous fait sortir de nos frontières, de nos gonds.

 

 

Vous intervenez également devant des jeunes issus de pays très différents. Devant des classes aussi éclectiques, est-il facile d’expliquer ce qu’est la culture du vin ?

 

AL : J’ai vu ma classe devenir à moitié asiatique en très peu de temps avec beaucoup de Chinois, des Japonais, des Indiens qui rendent en permanence les meilleures copies, des Mexicains aussi, des Russes… On commence par parler des trois grands modèles : Bordeaux, Bourgogne, Champagne. Ensuite c’est aux élèves de travailler, de présenter des cas. Il arrive tous avec des préjugés extrêmement positifs sur la France. Quand vous entendez des gens dire : "J’adore la France, j’adore vos vins", on se sent une responsabilité énorme. Cela oblige. Le niveau de passion que l’on peut produire chez des gens à l’autre bout du monde… C’est délirant. Voilà pourquoi ce livre est pour nous un manifeste avant d’être une carte de visite.  

 

 

Aurélie Labruyère et Julien Gacon sont à la tête de Vindême, négociants et organisateurs d’événements autour de la culture des vins.

 

> Le site de Vindême 

 


Du beaujolais nouveau à Cheval Blanc 1947

Texte de quatrième de couverture :

Pourquoi est-ce un chef d’œuvre ? C'est ce qu'explique cet ouvrage, en proposant une analyse inédite de 80 crus et vins qui ont fait date dans l'histoire mondiale de la viticulture. Concise, précise et vivante, chacune des notices resitue le vin dans son contexte, dévoilant ainsi ce qui le rend précieux. Du populaire Beaujolais Nouveau à l'objet de collection Cheval Blanc 1947, chacun de ces vins est porté par une histoire, par la vision des personnes qui l'ont réalisé, sur des lieux rendus exceptionnels. Ce livre conçu par des spécialistes nous invite dans les coulisses des terroirs, en redécouvrant les richesses du monde du vin.

 

Pourquoi est-ce un chef d’œuvre ? - Édition Eyrolles - 12,90€


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Commentaires : 2
  • #1

    Lynsey Towry (mercredi, 01 février 2017 19:03)


    My family members all the time say that I am wasting my time here at web, except I know I am getting experience daily by reading such nice posts.

  • #2

    Kelsie Hermanson (jeudi, 02 février 2017 09:57)


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