G. Laroche : « Le pire dans le vin c’est le systématisme »

Journaliste, Guillaume Laroche est à l’origine d’Entre les vignes, un livre d’entretien avec une quinzaine de vignerons bourguignons. Il revient sur ce qui l’a poussé, lui spécialiste de basket, à sortir de ses sentiers connus et sur ce qu’il a appris auprès des personnalités qu’il a fréquentées pendant plus d’un an.

Guillaume Laroche, auteur d'Entre les vignes. LG
Guillaume Laroche, auteur d'Entre les vignes. LG

Votre livre est un recueil d’entretiens avec des vigneronnes et vignerons  de Bourgogne. Pourquoi de Bourgogne particulièrement ?


J’adore Beaune, j’adore la Bourgogne. C’est à trois heures et demi de route de Paris. On y mange bien, on y rencontre des gens sympathiques…  Au cours d’un premier week-end dans la région, en 2010, avec ma femme, nous avons rencontré un vigneron. Il nous a conseillé d’aller chez Frédéric Henry, caviste à Beaune (Mes Bourgognes). Nous y sommes allés un dimanche matin et nous avons passé deux heures à discuter. Nous sommes repartis avec des bouteilles et chaque fois qu’on en ouvrait une à la maison, on la trouvait excellente. Finalement, nous avons pris l’habitude venir deux fois par an en Bourgogne, au printemps et à l’automne.

Et finalement l’idée vous est venue d’associer loisirs et activités professionnelles…


Avec un ami bordelais, photographe à ses heures perdues, nous avons évoqué l’idée d’un livre. Lui était finalement trop occupé. Je me suis lancé seul.

 

Vous déploriez en présentant votre livre que les sportifs ont souvent un discours lisse et formaté. A l’inverse, avec ces vignerons, les échanges vous ont semblé plus riches, avec une qualité de rencontre nettement plus grande. Comment l’expliquez-vous ?


J’ai créé un magazine spécialisé sur le basket américain. Nous avons la chance d’avoir des créneaux d’interview avec des joueurs majeurs. La dernière star que nous avons interviewée nous a consacré beaucoup de temps… 10 minutes ! Parfois nous n’avons que trois minutes, avec l’attachée de presse ou des chargés de communication qui contrôlent. Nous avons le temps de poser quatre questions. On ne fait rien avec ça… C’est très dommage car quand on s’intéresse aux hommes, il y a toujours des histoires à creuser. Nous avons pu passer une demi-journée avec Nicolas Batum, joueur français évoluant dans le championnat américain. Là on sort des choses hyper intéressantes. Le discours lisse n’est pas forcément lié à la personne mais plutôt au contexte. Les vignerons que nous avons rencontrés se sont exprimés avec beaucoup d’enthousiasme sur leur métier, leur vie, leurs difficultés. Selon les personnalités cela pouvait prendre un peu de temps. Ils nous ont tous accordé beaucoup de temps.
Tous ne se sont pas confiés sur ce qu’ils sont humainement, d’autres oui. Claire Naudin par exemple en a beaucoup dit sur ses relations familiales. On a d’ailleurs pas tout écrit parce que cela allait un peu loin, mais c’était très intéressant pour comprendre la personne. D’autres n’ont pas parlé de leur vie familiale mais sont allés au fond des choses sur leur métier, les contraintes, les difficultés, etc.


Comment s’est fait le choix des vignerons ?


Ça ne s'est pas du tout fait sur les appellations mais vraiment sur les personnalités. Le mérite en revient à Frédéric Henry qui les connait tous bien. Et finalement on couvre le vignoble de Chablis à Mâcon sans que cela soit voulu.

 

Un choix qui, dit-il, n’est pas lié à la qualité des vins...


Non. Les vins sont différents mais aucun est mauvais. On n’allait pas parler de gens qui travaillent mal… Nous souhaitions vraiment rencontrer des personnes qui s’expriment, qui expliquent ce qu’elles veulent faire, comment, etc. Une parole libérée. On savait que cela serait plus compliqué avec certains qu’avec d’autres, mais qu’on arriverait à en tirer quelque chose.


Il n’y a pas de « stars » non plus dans vos choix…


On ne voulait pas de vins spéculatifs. Non pas que les « stars » ne soient pas intéressantes mais il y a tellement de livres, de choses écrites, sur la Romanée-Conti, Leroy, Dugat, Roulot, Coche-Dury, etc.

  
Y-a-t-il un souvenir, une rencontre qui vous reste plus particulièrement en mémoire ?


C’est très dur de vous répondre… Il y a une anecdote, un souvenir marquant, chez chacun d’eux. Ce qui m’a vraiment surpris, c’est la liberté avec laquelle ils se sont exprimés. La confiance qu’ils nous ont faite. Ils ont réussi à s’exprimer sur leur méthode de travail avec conviction et en allant au bout de ce qu’ils pensaient même s’ils allaient parfois à l’encontre des modes. Certains vignerons conventionnels se sentent un peu pointés du doigt parce que la tendance est au bio. Mais à aucun moment, ils n'ont voulu cacher certaines choses. Chez ceux qui étaient en bio, comme Dominique Derain ou Emmanuel Giboulot, c’étaient bien de les entendre parler de la période où eux étaient montrés du doigt. Chacun se bat pour ses convictions.


Est-ce que certains propos vous ont surpris ? Déstabilisé ?


J’avais l’a priori qu’il est très difficile d’ouvrir la porte des domaines bourguignons. C’est vrai, ce n’est pas toujours simple mais l’accueil que nous avons reçu m’a vraiment surpris. Nous avions sûrement l’image du Parisien qui débarque et les gens pouvaient se dire : « Je vais leur répondre pour faire plaisir à Frédéric mais vite fait. En fait, la plupart du temps nous avons partagé un repas avec eux. »


Diriez-vous qu’il y a un art de vivre, associé au vin, qui perdure en Bourgogne ?


Oui. On peut se dire que le vin c’est quand même du business, de l’argent, qu'il n’y pas de place pour la rigolade. Ça doit être le cas chez beaucoup. C’est du travail. Chez les quinze que l’on a choisis, ça n’était pas ça. Attention, ce ne sont pas des philanthropes mais les relations sont restées très humaines. Chez la moitié d’entre eux, nous avons pris des photos pendant les vendanges. Le point commun que nous avons remarqué, c’était la relation très humaine avec les vendangeurs : l’apéro ensemble, la fête le soir. On était invités à toutes les paulées (ndlr : fête de fin de vendanges). Un grand bonheur. Je ne sais pas si c’était des cas particuliers…

 

Frédéric Henry affirme que l’appellation n’est pas importante, l’important c’est celui qui fait le vin. C’est une vision iconoclaste, qui sort de l’idée bourguignonne de prééminence du terroir ? Vous le rejoignez sur ce point ?


Oui, tout à fait. C’est la chose la plus importante que j’ai apprise avec Frédéric Henry. C’est vrai en Bourgogne et plus globalement dans le monde du vin. Aujourd’hui, les AOC ne font pas la qualité du vin, vraiment pas. Le terroir ne fait pas non plus la qualité du vin. Ce sont les hommes et les femmes qui font le vin. Comment ils travaillent leurs terres. Il y a des bourgognes génériques meilleurs que certains grands crus. On ne peut pas tirer un trait pour autant sur les terroirs. C’est un patrimoine biologique qui donne de la profondeur aux vins. Il faut que les hommes et les femmes du vin l’aient compris, aient la volonté d’utiliser ces sols. Ce n’est malheureusement pas le cas de tout le monde. Athénaïs de Béru (ndlr : vigneronne présente dans le livre)  constate que certains grands crus à Chablis sont des terroirs gâchés…


Les prix des vins de Bourgogne rentrent dans une grille plus ou moins dictée par le prestige, la hiérarchie de l’AOC. Le prix n’est donc pas une garantie de qualité selon vous ?  Un saint-romain peut-être meilleur qu’un meursault-genevrières ?


Je pense que l’on peut avoir de très bonnes surprises avec des « petits vins » à des prix très corrects en Bourgogne. Les simples bourgognes de Julien Guillot, issus de raisins avec une vraie maturité, sont incroyables. Je pense qu’ils sont meilleurs que certains premiers crus de Côte de Nuits. Cela reste une question de goût aussi. Si vous aimez les meursault très beurrés, boisés, vous les préférerez aux saint-romain de Renaud Boyer (ndlr : autre vigneron présent dans le livre) qui s’expriment dans un style très pur, minéral, pas marqué par le bois.

La Bourgogne c’est aussi un maillage de domaines familiaux, de tailles modestes. Ce modèle vous semble-t-il menacé ? Avez-vous senti des inquiétudes lors de vos entretiens ?


Oui, j’ai senti de l’inquiétude chez la plupart d’entre eux. Il y a une grosse pression sur le foncier entrainant des problèmes de transmission des domaines. C’est une vraie tristesse. Si les prix des vins augmentent, ce n’est pas forcément pour permettre aux vignerons d’acheter une nouvelle voiture ou une autre résidence. Le coût de la transmission est tellement élevé qu’ils sont obligés de mettre de côté bien des années avant. Avec la mondialisation, des gens qui ont des fortunes considérables peuvent mettre deux fois le prix sur les vignes. Sans être protectionniste, je crois que ce patrimoine doit rester, au moins en partie, aux mains de ces familles qui connaissent le terroir, qui ont de l’amour pour leur terre. Le vin ne peut pas être un produit simplement spéculatif, qui a un positionnement sur le marché. Pour moi, c’est de l’émotion, un art de vivre.


Le phénomène touche toutefois surtout les secteurs les plus prestigieux.


Oui, c’est vrai en Côte de Nuits surtout. Quand on s’éloigne un peu, la pression est moindre. J’espère qu’un domaine comme celui de Jean-Yves Bizot avec ces 3,5 hectares à Vosne-Romanée pourra continuer à exister. Le jour où les domaines bourguignons appartiendront à trois groupes …

Quelle est votre définition d’un grand vin de Bourgogne ?


C’est l’arroseur arrosé ! C’était la dernière question que l’on posait aux vignerons pour notre livre. J’adore le pinot noir pour sa magie aromatique. Un beau pinot se reconnait tout de suite quand on met le nez dedans. C’est incroyable. Ce que j’aime dans un grand bourgogne c’est la fraîcheur, l’aromatique, l’équilibre. Un peu de matière et de l’acidité pour contrebalancer aussi. Sur un millésime comme 2014, que je trouve très joli, on a ça. J’aime moins les vins maquillés, travaillés de la même façon. Mais attention, des vignerons en culture conventionnelle, comme des vignerons plus  « nature » peuvent travailler avec cette volonté de peu intervenir. C’est important de l’expliquer. Les gens confondent un peu tout : bio, biodynamie, naturel, conventionnel.


Le terme naturel est d’ailleurs trompeur. Qu’en pensez-vous ?


Oui c’est vrai. Il faudrait mieux dire vins vinifiés avec un minimum d’intrants. Mais pour le coup ce n’est pas très marketing, communiquant… Le soufre, c’est finalement l’un des intrants les moins problématiques. Il y en a tellement d’autres. Autant avoir un peu de soufre dans un vin et qu’il soit bon, qu’avoir un vin sans soufre maquillé par plein de cochonneries. La question c’est le systématisme. Le travail avec un cahier des charges, c’est le pire. Au final les vins sont formatés. Un bon vin de Bourgogne, c’est un vin non formaté. Un vin qui a une personnalité. D’une méthode ou d’une autre, s’il est fait avec sincérité, avec une vraie personnalité, un vin aura quelque chose à raconter.  Il ne sera peut-être pas forcément au goût de tout le monde, mais au moins il aura une vraie personnalité. Ce ne sera pas un produit mis dans une moyenne pour plaire à un client lambda.


Parmi tous les vins que vous avez dégustés pour ce livre lequel vous a particulièrement plu…


Sincèrement tous m’ont plu. Des vins que l’on va boire à des moments différents. C’est très important le moment et avec qui on boit le vin. A l’apéro le mardi soir avec un ami en sortant du boulot, on n’apprécie pas la même chose que pour les vingt ans de sa fille. Chez ces vignerons, il y a tout cela : des vins d’occasions différentes. 

L’image de la Bourgogne mystérieuse, impénétrable, couteuse, vous la battez en brèche ?


C’est une région qu’il faut apprendre à connaitre. Elle n’est pas forcément simple. Mais c’est pour cela qu’on l’aime aussi.  C’est une région où de vrais artisans travaillent, avec beaucoup de respect pour leur terroir. Ces 15 portraits sont tous ceux d’artisans, qui font des vins de qualité avec simplicité.


Pensez-vous qu’il existe une telle diversité dans d’autres régions ?


Oui, je pense qu’on pourrait faire des choses très intéressantes dans d’autres régions. Nous avons choisi la Bourgogne parce que toutes les problématiques sur le vin se concentrent ici. Dans la Loire par exemple on ne trouvera pas la même pression sur le foncier par exemple. Un jeune vigneron peut s’installer. Quand on comprend la Bourgogne, on comprend beaucoup d’autres choses.


> Entre les Vignes
Conversations libres avec des vigneronnes et vignerons de Bourgogne
Editions Reverse, 29 €

Ave la contribution de Frédéric Henry
Photographies de Harry Annoni
Préface de Cédric Klapisch

 

Avec les vigneronnnes et vignerons :

Oronce de Beler
Athénaïs de Béru
Jean-Yves Bizot
Pierre Boillot
Renaud Boyer
Dominique Derain
Pierre Fenals
Emmanuel Giboulot
Thierry Glantenay
Julien Guillot

Antoine Jobard
Marie-Christine et Marie-Andrée Mugneret
Claire Naudin
François de Nicolay
Cécile Tremblay


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