Des grands crus à Pommard ? "Nous n’avons pas dit notre dernier mot".

Aubert Lefas est à la tête du domaine Lejeune (10 ha) à Pommard. Fortement impliqué dans le projet de classement de certains climats du village en grand cru, il se bat contre l’enlisement de ce dossier. Il expose aussi ses inquiétudes au vu de l'augmentation du prix des vignes les plus réputées de Bourgogne. Une importante vente a été mise en échec il y a quelques semaines à Pommard...

 

Aubert Lefas, à la tête du domaine Lejeune à Pommard. LG
Aubert Lefas, à la tête du domaine Lejeune à Pommard. LG

 En Bourgogne les vignerons s’inquiètent des prix atteints par les vignes. Vous venez définir un barème qui encadre ces prix. Quel est le but de cette initiative ?

 

Le but est d’encadrer les prix pour pouvoir donner des indications aux acheteurs, aux vendeurs et surtout pour pouvoir servir de référence fiscale. Le problème de fond, c’est que la réputation, la qualité de certains vins de Bourgogne en ont fait des produits de luxe. En conséquence, les terres ont subi et parfois anticipé des hausses de prix importantes.

 

 

Certains constatent une déconnexion historique entre le prix du foncier et les prix des vins ?

 

Tout à fait. Les placements actuels de type monétaires ou boursiers sont soit très peu rentables, soit dangereux. Le placement dans la pierre demeure intéressant mais avec des contraintes. Il reste finalement le placement dans un produit à très long terme. La vigne en fait partie. Sachant qu’avec le vin, il y a un aspect d’hédonisme, d’image qui constitue aussi le moteur d’un certain nombre d’investisseurs. Investir dans le vignoble de Bordeaux, de Champagne, de Bourgogne apporte une forme d’accomplissement pour des gens qui ont par ailleurs réussi. Avoir son nom sur l’étiquette d’un grand vin est un beau signe de succès et c’est peu dangereux sur le plan financier. On a vu des inconnus dans le monde du vin sortir 1, 5 ou 10 millions pour s’acheter des vignes. Par ailleurs, pour un français, la fiscalité, l’ISF en particulier, pousse à investir dans ce type de placements générateur d’allégements d’impôt.  

 

 

Avez-vous ressenti les effets, les conséquences, de cet attrait grandissant dans la vie de votre propre domaine ?

 

Oui, clairement. Une des conséquences, c’est que l’on a séparé la détention du foncier et l’exploitation. D’un côté il y a les détenteurs du capital et de l’autre ceux qui le travaillent. Beaucoup de vignerons ont créé des sociétés tout simplement pour héberger le foncier, ce qui permet d’avoir des abattements fiscaux. Cela permet aussi de transmettre non pas de vignes mais des parts pour conserver l’intégrité des domaines. Si vous avez trois enfants, vous leur transmettez un tiers des parts. Il y en a un qui sera fermier et qui louera les terres aux autres.

 

 

Avec la tentation pour ceux qui ne sont pas exploitants de vendre leurs parts vu les prix atteints par les vignes… D’autant qu’il y a des placements à priori plus rentables.

 

Tout à fait. La rentabilité des vignes est plutôt bonne sur le long terme. Les baux permettent d’assurer une bonne sécurité du paiement, les barèmes pour les fermages (ndlr : sommes payées par l’exploitant au propriétaire de la vigne) sont indexés sur le prix du vin en vrac. Depuis 5 ans, les fermages ont doublé en Côte-d’Or. Je ne connais pas beaucoup d’activité financière dans ce cas. Je m’énerve un peu quand j’entends des cousins, des oncles, ou des associés non exploitants dire : « Ca ne rapporte rien ». Par rapport à ce qu’ils ont investi, ça rapporte beaucoup… Néanmoins la valeur du foncier s’est envolée, ça veut dire que vous gagnerez sans doute beaucoup mieux votre vie à revendre quelque chose que vous avez acheté pas cher,  ou mieux, dont vous avez hérité. La rentabilité actuelle ramenée à la valeur du foncier reste assez faible : 0,3 à 1%. Si vous êtes un investisseur, un financier, le rendement n’est clairement pas très bon.

 

 

Ce qui crée fatalement des tensions entre celui qui exploite et celui qui détient le foncier…

 

Clairement. La tentation de vendre est grande si l’exploitant n’est pas charismatique, ne fait pas de grands vins, s’il n’est pas un bon gestionnaire et qu’il a du mal à payer son fermage.  Les autres associés vont dire : « bien, il n’y a qu’à vendre ». C’est tellement plus simple…

 

 

En plus du travail de vigneron dans les vignes, auprès des clients, l’exploitant a aussi des comptes à rendre auprès des associés. C’est devenu une casquette qui prend du temps, lourde à porter ?

 

Oui. Elle peut parfois empêcher de dormir. Si vous avez un associé qui tous les mois vous harcèle en disant : « il faut vendre, y en a marre ». Ça ne devient plus vivable.

 

 

Connaissez-vous des collègues dans cette situation ?

 

Oui. Quels sont les besoins du petit cousin parisien : construire un étage à sa maison, payer une voiture, financer les études de ses enfants. Plutôt que de recevoir 500 ou 1 000 euros par an alors que son patrimoine en vaut 500 000, il préfère vendre. J’exagère mais c’est cela.  C’est l’éternel arbitrage entre je vends et je profite, ou bien je reste dans une attitude entrepreneuriale.

 

 

Plus il y a d’associés, plus la cohérence de l’ensemble est difficile à maintenir bien-sûr…

 

Oui, nous devons faire plus attention à la relation aux gens qui nous permettent de pérenniser le capital. A titre personnel, je loue la totalité des vignes : je suis fermier de ma belle-famille qui dispose d’une société détenant le foncier. Au sein de cette société se pose les questions de transmission. Est-ce transmissible ? Dans quelles conditions ? Quel sera l’impact pour les autres membres de la société. Les baux de 18 ou 25 ans me permettent de travailler mais créent aussi une incertitude à l’expiration du bail. Si vous n’optimisez pas tout cela, il y a vente. Vente au plus offrant, en général au plus gros. Donc disparition d’exploitations.

 

 

Existe-t-il une menace pour le tissu des petites exploitations bourguignonnes ?

 

Pour les domaines de 6, 8, 15 hectares, la menace est véritable. Le législateur nous a fait monter des usines à gaz qui éclateront. Elles seront vendues à des investisseurs étrangers, des sociétés financières. Nos enfants deviendront des salariés de gros groupes avec des logiques managériales peu en rapport avec l’esprit de la Bourgogne.

 

 

Doit-on craindre un délitement du lien à la terre qui fait l’essence de la démarche vigneronne en Bourgogne ?

 

Oui exactement.

 

 

Pourquoi faire intervenir la Safer (Société d'aménagement foncier et d'établissement rural) dans ce jeu-là ?

 

La Safer dispose d’une légitimité pour réguler le prix des ventes et aider les vignerons à gérer les transactions. Sa mission première est d’aider à l’installation de vignerons. Elle a la possibilité, si les producteurs du village le désirent, de préempter les vignes mises en vente sur la base du barème. Si un propriétaire veut vendre ses vignes 2 millions et que le barème dit qu’elles en valent 1, la Safer peut préempter : elle achète la parcelle et fait un appel à candidature avec un ordre de priorité. Le vendeur peut aussi retirer ses vignes de la vente.

 

 

Le barème de prix est indicatif et fixé par les exploitants. C’est étrange que les exploitants fixent des prix de vignes qui ne leur appartiennent pas ?

 

Le barème est fixé par la commission foncière de l’Organisme de gestion de l’appellation (ODG). Il ne faut pas se tromper : la plupart des exploitants sont aussi propriétaires de vignes. Le problème c’est que depuis 15-20 ans des investisseurs, avec une logique financière, sont entrés dans la danse. Or les dernières transactions servent de références au fisc sur la valorisation du bien lors des transmissions. Elles fixent les droits à payer et cela rend la transmission plus compliquée, onéreuse. On gère un problème de riche mais qui pour nous est extrêmement dangereux.

 

 

Ce barème a été mis en place depuis 2 mois. A-t-il déjà fonctionné à Pommard ?

 

Oui, une fois. En fait le barème a été mis en place à l’occasion d’une très grosse transaction. Elle ne s’est finalement pas faite. Les vendeurs ont retiré les vignes de la vente et ont trouvé une autre solution de transmission, de vente. Sans ce système, la transaction se serait faite à des niveaux de prix jamais atteints. L’hectare de premier cru aurait été valorisé à 2,5 millions d’euros.

 

 

Aujourd’hui, quel est le prix d’un hectare du premier cru à Pommard ?

 

1,5 million. Cela faisait 40 % de plus.

 

 

Vous vous félicitez donc d’avoir mis en place cette grille ?

 

A court terme oui. Cette transaction n’a pas créé de référence. Pour assurer le coût d’une transmission, soit vous avez la trésorerie et vous pouvez payer, soit vous êtes obligé de vendre une partie des vignes. Et ce sera un « gros » qui pourra surenchérir sur cette parcelle. Ce qui ne fait qu’alimenter le phénomène.  

 

 

Ce phénomène d’inflation du prix des vignes est-il durable pour vous ? 

 

A mon avis cela ne va pas se tasser : les conditions d’instabilité boursière restent présentes. En revanche, je pense que les investisseurs prêts à mettre n’importe quelle somme pour acheter des vignes vont se montrer plus prudents. Après 3 années de grêle et de gel ils s’aperçoivent que l’investissement n’est pas si rentable que cela. Pour ceux qui ont réussi à acquérir des vignobles à la bonne époque, la vigne est clairement rentable. Pour les autres, non. les prix sont plus élevés, les rendements ont baissé.

 

 

La vente de vignes va moins défrayer la chronique ?

 

Ce type de vente est finalement un épiphénomène. Il y a une vraie tendance à l’envolée sur les grands crus. Sur quelques beaux premiers crus cela va aussi continuer, mais sur des appellations moins prestigieuses, je ne pense pas.

               

 

Les accidents climatiques successifs, et ce dernier coup de gel, menacent-il la survie de certaines exploitations ?

 

Oui, le gel va en « achever » certains. Un vigneron peut commencer par se séparer d’une vigne, cela lui permettra de passer l’année. D’autres vont décider de s’arrêter complétement. Nous sommes pris à la gorge par des fermages extrêmement élevés. Il n’y pas d’autre solution que de renégocier les modes de calculs des fermages. Il faut que le propriétaire d’un vignoble, même dans le cadre d’un fermage, accepte le risque de ne pas être payé. Si votre vigneron ne va pas bien, ça ne peut pas durer.

 

 

Certains de vos collègues vous ont-ils fait part de leur décision d’arrêter ?

 

C’est toujours délicat. Des bruits courent. Certains disent ne pas avoir de successeurs. Il va y avoir des changements dans les années à venir… Ce qui me stupéfait, c’est la capacité de résilience de notre secteur. Je n’en connais pas d’autre où vous pouvez absorber 50 % de baisse de chiffre d’affaires.

 

 

A quoi attribuez-vous cette résilience ?

 

Les vignerons sont enracinés extrêmement fort dans la terre.  Nous la travaillons. Vous savez, dans votre for intérieur, que si vous coupez ce lien, vous êtes mort. Parfois cette persévérance va jusqu’à la bêtise : vous continuez de bosser jusqu’à 80 ans sans assurer la succession. Nous sommes à la fois terriens et entrepreneurs. Sans le foncier, nous ne sommes rien. Même le plus beau vigneron sur des grands crus de la Côte de Nuits. La qualité des vins d’un vigneron, c’est son travail et mais aussi beaucoup sa terre. Si vous n’avez plus la terre vous n’avez plus de légitimité.

 

 

Le village mène un dossier de classement en grand cru des Rugiens et des Epenots. Où en est-on ? Y-a-t-il une chance de le voir aboutir prochainement ?

 

A court terme, non. Nous avons fait un énorme travail de recherche pendant deux ans. Il a été prouvé, sans discussion, que Les Rugiens et Les Epenots sont les deux meilleures vignes du village. Il n’y a pas de contestation interne là-dessus. En revanche, la commission régionale de l’INAO (Institut national des appellations d’origine) a réagi en estimant qu’il était très délicat d’accorder ce classement sans critères. Si on accepte Pommard, il faut accepter Volnay, Meursault, etc. Le grand cru, c’est le vaisseau amiral pour une appellation.

 

 

Quels sont ces critères ?

 

Ils sont extrêmement exigeants. Il faut au moins 50 ans de reconnaissance en premier cru et une antériorité remontant jusque dans les années 1800 pour le climat considéré. Pour une partie des Rugiens haut, classé en premier cru en 1982, cela pose problème. La deuxième condition, qui à mon avis est inacceptable, est que le nom retenu pour cette appellation grand cru est interdit d’usage pour tous les autres voisins : vous ne pouvez pas avoir une partie des Rugiens en grand cru et à côté un Rugiens premier cru, a fortiori un Rugiens village. Il est évident que cela nous bloque entre nous (Ndlr : une partie des Rugiens n’est pas concernée par ce dossier). Si le grand cru Rugiens devait voir le jour, la partie qui resterait en premier cru perdrait la possibilité de mentionner ce nom. Il en est hors de question pour les producteurs concernés. On ne peut pas les priver de cela.

 

 

Diriez-vous que l’objectif était de battre en brèche la cohésion dans le village ?

 

Il est clair que ces critères préservent les acquis des grands crus existants. Critères pourtant contestables : les noms des grands crus sont utilisés dans toutes les appellations villages aux noms composés : gevrey-chambertin, vosne-romanée, etc. La règle pour les nouveaux entrants ne s’applique pas aux grands crus existants. C’est une forme de protectionnisme.

 

 

Quelles actions envisagez-vous de mener pour obtenir gain de cause ?  

 

On se contente de la situation présente mais nous n’avons pas dit notre dernier mot. Nous continuons à travailler pour faire assouplir ces critères, montrer qu’ils ne peuvent pas tenir. On ne peut demander aux entrants d’être plus exigeants que ceux qui y sont déjà. Je tiens à faire savoir le mécontentement des vignerons de l’appellation de s’être fait bloquer. Pris à bras le corps il y a trente ans, ce dossier serait passé sans souci. Les enjeux ne sont plus les mêmes…  

 

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Commentaires : 2
  • #1

    francois mauss (samedi, 30 juillet 2016 18:28)

    N'est ce pas à la SAFER de revoir ses méthodes de financement et de travail ? Il est évident que la Bourgogne est en train de partir entre des mains financières pour lesquels, là où nous comptons en centaines d'euros, eux comptent en millions.

    En même temps, on ne peut pas prendre la terre et aller la mettre en Chine ou au Japon. Bref : si l'investisseur veut conserver la valeur de son bien, il a tout intérêt à y mettre dessus un vigneron de première qualité. Style Eric Rousseau sur le Château de Gevrey.

    Un sujet traité partiellement sur mon blog, ici :

    http://gje.mabulle.com/index.php/2016/07/21/207774-la-vente-de-vietti-nc-des-amnricainsacet-quelques-vins

    Sans oublier une question fondamentale : à quel titre interdire à un Dubrule ou à un Pélisson (ce n'est qu'un exemple) de vouloir acquérir une propriété viti-vinicole en Bourgogne, quand bien même, face à d'autres investisseurs, il sera prêt à payer un prix qui n'a plus de rapport avec la rentabilité du bien ?

  • #2

    francois mauss (dimanche, 31 juillet 2016 13:23)

    "pour lesquels, là où nous comptons en centaines d'euros, eux " : désolé :

    doit se lire : pour lesquelles…elles…

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