« On ne peut pas compenser systématiquement la perte de volume par les prix. Il faut avoir la sagesse de dire stop ! »

Damien Leclerc, directeur de la Chablisienne et directeur général de Vignerons associés (La Chablisienne, Nuiton-Beaunoy et Cave des Terres Secrètes) a un œil sur 10% du vignoble bourguignon. Il évoque les pesticides, le Brexit et les conséquences du gel ...

Damien Leclerc, directeur de la Chablisienne et de Vignerons Associés. LG
Damien Leclerc, directeur de la Chablisienne et de Vignerons Associés. LG

Quel bilan tirez-vous de ces premières semaines très difficiles du millésime 2016 pour les vignes ? Êtes-vous préoccupé ?
Bien-sûr. Il y a plusieurs choses : les aléas climatiques du moment et puis la récurrence. A Chablis, en 8 mois, nous avons connu la sécheresse, la grêle avant les vendanges, les gelées et de nouveau la grêle. Ça fait un peu beaucoup.  Dans certains secteurs de Côte-d’ Or il y a une récurrence sur 5 ans. Le paradoxe, c’est que le marché attend nos produits et nous ne serons peut-être pas en capacité de les fournir. On risque aussi de voir disparaître des exploitations. Ce serait totalement incongru avec cette demande positive. Les grands équilibres de la filière sont fragilisés avec un niveau de stock qui reste faible.

 

> Lire aussi : Grêle à Chablis, la moitié de la récolte perdue ?


Les conséquences sur les prix des échanges entre producteurs et négociants se font déjà sentir. C’est une source d’inquiétude ?
La première conséquence, c’est effectivement une hausse des prix, notamment pour le millésime 2015. Il faut rappeler que nous ne sommes pas sur une île déserte. Il y a une concurrence internationale forte. Nous avons déjà beaucoup augmenté  les prix ces 5 dernières années. On risque de perdre définitivement certaines parts de marché. On ne peut pas compenser systématiquement la perte de volume par les prix. Il faut avoir la sagesse de dire stop.
Pour moi la notion essentielle dans notre métier c’est la pérennité. Tout sauf le court terme. Le cours volatil, c’est déstructurant pour le consommateur, pour le metteur en marché, pour les distributeurs, pour les producteurs. Ce n’est qu’un vœu pieu puisque malheureusement, nous connaissons une période de concentration du négoce. La filière est en plein repositionnement. Les aléas climatiques amplifient ces phénomènes. C’est inquiétant parce qu’on défend un terroir mais aussi un territoire. Le jour où il n’y aura plus que des sites de production et que les centres de décisions seront ailleurs, cela voudra dire que le destin de la région se joue ailleurs.


Ces évolutions valident-elles votre politique de mise en bouteille d’une part grandissante de votre production ?
L’union fait la force mais pour moi ce n’est pas suffisant. Au-delà de l’effet de taille, il y a un autre élément déterminant : la qualité des produits, du marketing pour pouvoir générer de la valeur ajoutée. Il faut aussi travailler sur le faire savoir, c’est indispensable. Tous ces éléments mis bout à bout peuvent permettre d’atteindre un bon niveau de cohérence.


En Angleterre, de loin son principal marché export, Chablis va mieux. La perspective du « Brexit » vous inquiète-t-elle ?
C’est une grosse incertitude. Il y a un risque sur les parités monétaires. Si effectivement le Royaume-Uni sort de l’Union européenne, sa croissance s’affaiblira avec des conséquences significatives pour nos activités. Mais c’est vrai, le Royaume-Uni va mieux. Les consommateurs restent très attachés à nos produits, c’est une bonne chose et le commerce est bien reparti. On a beaucoup développé nos marques propres. Cela veut dire renforcer le lien direct avec le consommateur final. C’est très important. Ce n’est pas simple non plus. Le modèle grande distribution n’est pas bon. Nous avons beaucoup parlé ces dix dernières années des pays émergents mais 10 ans plus tard on constate que l’on n’a pas réellement ouvert de nouveaux marchés.


Comment réagissez-vous aux menaces qui ont été envoyées à Jérôme Chevalier (président des producteurs de Mâcon). Sentez-vous localement cette crispation autour de l’activité viticole. Cela vous incite-t-il à revoir certaines pratiques ?  
Il y a sur ce point un manque de courage et de vision, de communication. Et une démission de nos élus. L’enjeu de demain c’est de nourrir le monde, une planète à 7 milliards d’habitants. Pensez-vous qu’on va pouvoir le faire sans OGM, sans pesticides, sans productivité ? Des éléments qui ne sont pas forcément indissociables de la protection de l’environnement. Il ne faut pas tomber dans la caricature. Peut-être sommes-nous allés trop loin, il y a quelques années dans l’utilisation de certains produits de traitement. Ce que l’on fait aujourd’hui n’a plus rien à voir. Nous ne sommes peut-être pas dans le bio mais dans du raisonné. Nous avons fait de gros progrès en terme de pulvérisation, de doses, de nombre de traitements. Des produits ont disparu. Aujourd’hui une frange de la population passe à l’acte sur tout un tas de thématique. Il ne faut pas oublier que l’agriculture a toujours existé. Attention au syndrome Roissy-Charles-de-Gaulle : on a construit un aéroport à 50 km de Paris pour être à l’écart et maintenant les gens qui se sont installés entre-temps à proximité protestent contre l’aéroport. Les choses étaient pourtant connues de tous. Bien évidemment, on ne doit pas faire n’importe quoi avec les pesticides.  Mais qu’est-ce qu’on va faire à la fin de ce pays à force de durcir de contraindre, de légiférer ? Un endroit où il y aurait seulement des touristes ? On a d’autres choses à proposer. 

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Commentaires : 1
  • #1

    Charlot Jean Pierre (lundi, 06 juin 2016 11:00)

    Merci à Damien Leclerc de son courage.
    Oui à la sagesse et oui à une démarche raisonnée - bio.
    Il faut arrêter l'angélisme et l'ésotérisme dans les discours "bio". On est en zone septentrionale, certaines années dans des zones aux terres humides et profondes tout devient compliqué !
    Il y a des réalités économiques et climatiques........


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