Le Clos des Lambrays n’était pas à vendre. Il était à acheter !

Passé sous la coupe du groupe LVMH, leader mondial du luxe, le Clos des Lambrays a changé d’ère il y a tout juste deux ans. Thierry Brouin, régisseur de ce grand cru de la Côte de Nuits revient sur ce qui a changé, ses projets et sur le recrutement de son successeur.

Thierry Brouin régisseur du Clos des Lambrays grand cru de Morey-Saint-Denis. LG
Thierry Brouin régisseur du Clos des Lambrays grand cru de Morey-Saint-Denis. LG

Nous sommes deux ans maintenant après l’achat du domaine des Lambrays par LVMH. Qu’est-ce que cette reprise a changé pour le Clos ? Quelle a été votre feuille de route ?
C’est de continuer à faire le même style de vin. Antoine Arnault (Ndlr : fils du fondateur de LVMH, Bernard Arnault) adore le Clos de Lambrays. Le PDG de Moët Hennessy, Christophe Navarre, aussi. Les critiques sont favorables.  Au niveau de la distribution, ils n’ont pas voulu changer non plus. On continue notre petit bonhomme de chemin avec 40 % de ventes en France (grande restauration, caviste, particulier). Ce qui a beaucoup changé, c’est la visibilité. Quand on entre dans un groupe comme celui-là, on bénéficie d’une communication hors pair.  Quand l’Hermione (Ndlr : réplique du navire de guerre français qui conduisit Lafayette en Amérique en 1870) est arrivée aux Etats-Unis, 36 magnums ont été servis au cours d’un grand banquet.


Comment les prix des vins ont-ils évolué ?
On essaie de progresser par rapport à notre voisin du Clos de Tart avec lequel existe un gros différentiel.  Mais le groupe LMVH reste très pragmatique. Tout le monde pensait qu’on allait doubler le prix. On monte petit à petit : 7,5 % avec le millésime 2014. On verra avec 2015. Le prix d’une bouteille de vin, c’est la qualité et la rareté. Si la Romanée-Conti faisait 100 000 bouteilles, et même si le vin était encore meilleur, elles ne se vendraient pas le prix que l’on connait. Les bourguignons craignent d’avoir des grandes quantités à commercialiser du même millésime d’une même appellation. On préfère avoir 2 000 bouteilles de latricières-chambertin, 3 000 de bonnes-mares, etc.
On aurait pu mener une politique de vente à la bordelaise, par tranche. Mais comme vous le savez, à Bordeaux, ça leur est parfois retombé sur le museau. On retrouve chez Leclerc des vins vendus moins cher à l’unité que ce qui se vendait par caisse de 12 trois ans auparavant.


Le prix mis sur la table par LVMH, un peu plus de 100 millions d’euros, a suscité beaucoup de commentaires. Qu’en pensez-vous ?
Il faut arrêter de dire que c’est LVMH qui a mis le feu aux poudres sur le prix des vignes. 100 millions d’euros pour le Clos de Lambrays (Ndlr : 8,7 ha) cela fait moins de 500 000 euros l’ouvrée. Vous en trouvez du grand cru à ce prix-là !? Et il y avait tout le reste : un hectare de morey-saint-denis premier cru, les premiers cru de Puligny-Montrachet, parmi ce qu’il y a de mieux, dans les Caillerets et Les Folatières , deux récoltes et demi en cave, tous les bâtiments en parfait état d’entretien, l’outil de travail pour la vigne et la vinification…
Les grands crus de Bourgogne c’est devenu comme la Joconde. Le jour où l’on vendra la Romanée-Conti, quelqu’un mettra un milliard ou deux...


Cela reste un vrai problème de fond pour la Bourgogne.
Oui le problème est réel. Dans les domaines familiaux, l’exploitant n’est pas assujetti à l’ISF mais les autres membres de la famille le sont. Ceux-là paient des centaines de milliers d’euros d’impôts pour 3 ou 4 caisses de 12 à la fin de l’année.


Madame Freund (ndlr : veuve de Gunther Freund, acheteur du domaine en 1996) ne voulait pas vendre à des Bourguignons ?
Elle n’était pas foncièrement vendeuse.  Quand elle a reçu la première lettre d’intention, elle n’a pas dit : « Chic ! Vendons tout de suite ». Après coup certains se sont étonnés : le Clos des Lambrays était à vendre ? Non, il était à acheter.


Vous avez signé un contrat avec LVMH pour poursuivre et assurer la transition avec votre successeur. Combien de temps doit durer cette transition ?
J’ai signé pour 5 ans avec 3 ans à plein temps. J’assure le millésime 2014, 2015, 2016, et deux ans comme consultant. Ce qui m’amènera à 70 ans. C’est raisonnable de s’arrêter.  
Votre successeur est-il désigné ?
Non.


Quels sont les critères de recrutement ?
Il faut trouver quelqu’un de polyvalent qui s’y connaisse en viticulture et en œnologie mais qui soit aussi un bon communicant. Dans un grand groupe comme cela, ils y attachent une grande importance. Il faut qu’il aime un peu voyager pour représenter le domaine à l’étranger. Les candidatures ne manquent pas…

 

Ce serait important pour le groupe d’avoir un bourguignon à la tête du domaine ?
Pas forcément. Et je suis d’accord. On a simplement dit : tout, sauf un Bordelais.


LVMH est conscient qu’un domaine comme celui-ci doit s’insérer dans un cadre local ?
Bien-sûr. Ils fonctionnent comme ça en Champagne.


Des évolutions du mode de culture sont-ils à prévoir vers la bio, la biodynamie ?
Nous sommes ici en viticulture extrêmement raisonnée : pas d’engrais, pas d’herbicide, pas d’insecticide depuis 6 ans, pas de traitement anti-pourriture. C’est un secteur qui est sensible à l’oïdium. En 2012, on s’est fait prendre les doigts dans la porte. On a perdu 30 % de la récolte. Quand il y a une méchante pression, je me paie le luxe de faire trois traitements systémiques. La biodynamie, je ne suis pas contre. Mon successeur fera ce qu’il voudra.

Il faudra qu’il soit sensible à l’esprit du groupe on l’imagine. Le recrutement pourrait-il se faire en interne ?
Oui. C’est tout à fait possible. Il y a du monde dans le groupe.


Vous en êtes donc à votre 35e vinification. Quelles sont les changements les plus notables intervenus pendant cette période ?
Jusque dans les années 1990, ce n’était pas facile de faire de bons vins avec notre grand pourcentage de jeunes vignes. Et puis les années 80 n’étaient pas glorieuses question millésimes. On a été les premiers à avoir une table de tri dans le village en 1989 je crois. A partir de 1991 j’ai pratiqué la vinification en vendanges entières dans des proportions de plus en plus importantes. Le tri a été de plus en plus sélectif, on a amélioré notre système de pigeage. On a toujours été autour de 50 % de fûts neufs, ce qui convient à notre style de vin. La qualité a commencé vraiment à progresser à partir de 1990. C’est la vigne qui a pris l’âge… Le régisseur aussi.

Le domaine a connu de nombreux investissements ces  dernières décennies ?
Quand je suis arrivé ici, en 1981, tout était en ruine. Le vignoble était dans un état pitoyable. On pouvait parler de « Clos délabré ». La famille Cosson a été propriétaire de 1938 à 1979, ils n’ont jamais remplacé un pied. C’était la plus belle réserve de chasse du village. La maison était inhabitable. C’était des gens qui vivaient d’autres choses.    
Il ne faut pas oublier que la richesse de la Bourgogne est excessivement récente. Le prix du Clos de Tart d’il y a 80 ans, ce serait 100 000 euros. Aujourd’hui, il vaut 200 millions.

Y-a-t-il un millésime qui vous a surpris sur la durée ?
1992. Un millésime assez fluet, léger. 23 ans après, il est toujours aussi bon. A contrario de 1996, un costaud, très encensé. On s’était dit qu’il allait durer 40 ans, aujourd’hui il vaut mieux le boire si vous en avez encore. On me pose souvent la question : quand est-ce qu’il faut boire tel vin ? Je réponds : dégustez de temps en temps et quand il vous plait, buvez-le. D’une cave à l’autre les différences peuvent être grandes.     

Le Clos des Lambrays et ses 8,7 hectares en grand cru. LG
Le Clos des Lambrays et ses 8,7 hectares en grand cru. LG

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Commentaires : 1
  • #1

    jules tourmeau (samedi, 23 avril 2016 15:40)

    Bravo Thierry,
    Toujours aussi juste dans tes propos et toujours aussi performant dans la qualité de tes vins.
    Tu as raison de penser à profiter du calme et de l'absence de pression; tu verras à 70 ans on est encore jeune

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